La Machine à Explorer le Temps de H.G. Wells : fondateur de la dystopie

En ce moment, une collection publie des classiques fantastiques du XIXe siècle. Fortement attiré par des histoires que je n’ai jamais lues, et par de magnifiques couvertures brochées, j’ai pris le premier numéro avec enthousiasme : La machine à explorer le temps de H.G. Wells, et j’ai lu cette histoire qui a inventé la dystopie.

Je vis alors que la galerie s’enfonçait dans d’épaisses ténèbres. J’hésitai, puis en regardant autour de moi, j’observai que la couche de poussière était moins abondante et sa surface moins plane. Un peu plus loin, du côté de l’obscurité, elle paraissait rompue par un certain nombre d’empreintes de pieds, menues et étroites. La sensation de la présence immédiate des Morlocks se ranima. J’eus conscience que je perdais un temps précieux à l’examen académique de toutes ces machines. Je me rappelai que l’après-midi était déjà très avancé et que je n’avais encore ni arme, ni abri, ni aucun moyen de faire du feu. Puis, venant du fond obscur de la galerie, j’entendis les singuliers battements et les mêmes bruits bizarres que j’avais entendus au fond du puits.

La machine à explorer le temps, H.G. Wells

La Machine à Explorer le Temps


Auteur : Herbert George Wells

Éditeur : collection RBA

Genre : Fantastique, Dystopie

Sortie : juillet 2021 (présente collection), 1895

Nationalité : Anglaise

Pages : 111 pages

Prix : 3,99€ (broché, 1er numéro)

Résumé : « Je vis des arbres croître et changer comme des bouffées de vapeur ; tantôt roux, tantôt verts ; ils croissaient, s’étendaient, se brisaient et disparaissaient. Je vis d’immenses édifices s’élever, vagues et splendides, et passer comme des rêves. Toute la surface de la terre semblait changée – ondoyant et s’évanouissant sous mes yeux. Les petites aiguilles, sur les cadrans qui enregistraient ma vitesse, couraient de plus en plus vite. Bientôt je remarquai que le cercle lumineux du soleil montait et descendait, d’un solstice à l’autre, en moins d’une minute, et que par conséquent j’allais à une vitesse de plus d’une année par minute ; et de minute en minute la neige blanche apparaissait sur le monde et s’évanouissait pour être suivie par la verdure brillante et courte du printemps. »

Note : 4 sur 5.

Un voyage dans le futur… une critique du style humain

La Machine à Explorer le Temps de H.G. Wells est une œuvre du registre fantastique très populaire. Réunissant autour de lui des amis savants et du monde la presse, l’Explorateur du Temps évoque la quatrième dimension (inspiré d’un exposé d’un de ses vrais camarades étudiants) qui lui permettrait de voyager dans l’espace-temps. Une semaine après la présentation de son appareil, l’Explorateur revient auprès de ses amis tout amoché pour leur raconter son histoire. Son voyage en l’an 802 701 – le cœur de l’ouvrage – convainc plus ou moins l’auditoire. S’il n’est pas le premier à inventer le voyage dans le temps, H.G. Wells est celui qui a imaginer la première machine à voyager dans le temps. Elle est le témoin des progrès technologiques du XIXe siècle et le moyen d’observer comment dans le futur les hommes se sont emparés de la technologie. L’an 802 701 est très différent de l’époque de Wells, à vrai dire, il va s’évertuer à le déchiffrer tout au long de son voyage, proposant ainsi tout un fil de théories très prenantes. Au fur et à mesure du temps, il découvre que le monde des Hommes est transformé, entre d’un côté les Eloïs : de jeunes enfants vivant dans la frugalité et le bonheur, et de l’autre les Morlocks, vivant sous terre et remontant la nuit. Surtout, il remarque que pour les êtres du monde extérieur, le bonheur a été atteint. Tous leurs problèmes avaient été réglés et l’insécurité n’existait plus : il n’y avait ainsi plus à mettre de l’énergie dans la recherche d’une solution à quelconque problème, et donc plus à réfléchir. Et si les humains ne réfléchissent plus, ils perdent leur connaissance (à l’image de ce musée abandonné dans l’histoire) et leurs réflexes et ainsi commence un lent déclin de l’esprit. Petit à petit, les Morlocks qui ont gardé une certaine capacité d’adaptation, remontent à la surface la nuit, Wells nous délivre une sympathique et effrayante écriture. L’intelligence de l’écriture de Wells est forte : il fait d’un monde qui paraît utopique – là où la paix règne – une dystopie – un monde dans lequel les hommes se sont trop servis de la technologie pour atteindre un ordre du monde glorieux qui n’est que le début de leur déclin, l’apparence enfantine des Eloïs représentant sans doute cette innocence fragile. Pour Wells, la critique n’est pas celle de la technologie qu’il admire et dont il en fait le sujet dans l’histoire et l’outil qui lui permet de la raconter – mais de l’usage qu’en font les hommes.

Pendant un certain temps, je n’entendis autre chose que les craquements des branches sous mes pieds, le frémissement de la brise dans les arbres, ma propre respiration et les pulsations du sang à mes oreilles. Puis il me sembla percevoir une infinité de petits bruits autour de moi. Les petits bruits répétés devinrent plus distincts, et je perçus clairement les sons et les voix bizarres que j’avais entendus déjà dans le monde souterrain. Ce devaient être évidemment les Morlocks qui m’enveloppaient peu à peu. Et de fait, une minute après, je sentis un tiraillement à mon habit, puis quelque chose à mon bras ; Weena frissonna violemment et devint complètement immobile.

La machine à explorer le temps, H.G Wells

Un voyage dans le présent… une critique de sa société

Si La Machine à Explorer le Temps de Wells est un voyage dans le lointain futur, les théories que l’Explorateur du Temps édicte sont propres à son époque et une critique de sa société. Les Éloïs d’un côté représentent sans surprise l’aristocratie oisive et les Morlocks, de l’autre côté, ces ouvriers exploités survivant à peine, marginalisés socialement et spatialement. Pourtant, au début de l’histoire, lorsque seuls les Eloïs sont connus de l’Explorateur du Temps, ceux-ci sont décrits comme « communiste » par un auditeur de l’histoire. Le bonheur règne en effet entre eux, dans une harmonie autour de la terre et de la nature et un partage collectif des ressources. C’était sans oublier la découverte et la description des Morlocks faite par le Voyageur du Temps qui les intègre à son histoire et transforme ce conte de fée en une diatribe de sa société. L’Explorateur du Temps n’hésite pas à faire quelques comparaisons avec la société de son temps, regrettant sans doute que la technologie ait creusé les inégalités socio-économiques plutôt que de les combler. Pourtant, il faut l’avouer, l’ironie est que cette fameuse technologie qui a conduit l’humanité où elle en est en 802 701 n’est pas relatée par H.G. Wells. Non sans attendre d’un ouvrage aussi ancien des technologies ahurissantes, celles-ci se résument à de pauvres tuyaux dans le sous-sol. La description de la société et les quelques bonnes scènes de frayeur ont pris le dessus sur l’imaginaire technologique, uniquement dépeinte par la machine.

La Machine à Explorer le Temps est un livre fantastique à lire. Le récit transposé de l’Explorateur du Temps nous immerge dans un temps très loin et une société paradoxalement proche et radicalement différente. L’ouvrage ne se perd pas en détail et en complexité, la plume est agréable et riche sans être difficile, la démonstration au fil des théories est intellectuellement enrichissante et la fin de l’histoire nous laisse le loisir de rêver à ce voyage – tirant l’œuvre de Wells du registre fantastique plus que de la SF.


Florilège de citations de H.G. Wells (1866-1946)

Précurseur en science-fiction et écrivain prolifique, ses œuvres les plus connues sont La Machine à explorer le temps (1895), L’Homme invisible (1897) ou La Guerre des mondes (1898), parmi de nombreux autres romans réalistes, utopies, contre-utopies, nouvelles et des ouvrages de vulgarisation scientifique.


H.G Wells

L’aisance et la sécurité où vivaient ces gens me faisaient admettre que cette étroite ressemblance des sexes était après tout ce à quoi l’on devait s’attendre, car la force de l’homme et la faiblesse de la femme, l’institution de la famille et les différenciations des occupations sont les simples nécessités combatives d’un âge de force physique. Là où la population est
abondante et équilibrée, de nombreuses naissances sont pour l’État un mal plutôt qu’un bien : là où la violence est rare et où la propagation de l’espèce n’est pas compromise, il y a moins de nécessité – réellement il n’y a aucune nécessité – d’une famille effective, et la spécialisation des sexes, par rapport aux besoins des enfants, disparaît.


H.G Wells

Dans cette sécurité et ce confort parfaits, l’incessante énergie qui est notre force doit devenir faiblesse. De notre temps même, certains désirs et tendances, autrefois nécessaires à la survivance, sont des sources constantes de défaillances. Le courage physique et l’amour des combats, par exemple, ne sont pas à l’homme civilisé de grands secours – et peuvent même lui être obstacles. Dans un état d’équilibre physique et de sécurité, la puissance intellectuelle, aussi bien que physique, serait déplacée. J’en conclus que, pendant d’innombrables années, il n’y avait eu aucun danger de guerre ou de violences isolées, aucun danger de bêtes sauvages, aucune épidémie qui aient requis de vigoureuses constitutions ou un besoin quelconque d’activité. Pour une telle vie, ceux que nous appellerions les faibles sont aussi bien équipés que les forts, et de fait ils ne sont plus faibles. Et même mieux équipés, car les forts seraient tourmentés par un trop-plein d’énergie. Nul doute que l’exquise beauté des édifices que je voyais ne fût le résultat des derniers efforts de l’énergie maintenant sans objet de l’humanité, avant qu’elle eût atteint sa parfaite harmonie avec les conditions dans lesquelles elle vivait – l’épanouissement de ce triomphe qui fut le commencement de l’ultime et grande paix. Ce fut toujours là le sort de l’énergie en sécurité ; elle se porte vers l’art et l’érotisme, et viennent ensuite la langueur et la décadence.


H.G Wells

Tout d’abord, procédant d’après les problèmes de notre époque actuelle, il me semblait clair comme le jour que l’extension graduelle des différences sociales, à présent simplement temporaires, entre le Capitaliste et l’Ouvrier ait été la clef de la situation. Sans doute cela vous paraîtra quelque peu grotesque – et follement incroyable – mais il y a dès maintenant des faits propres à suggérer cette orientation. Nous tendons à utiliser l’espace souterrain pour les besoins les moins décoratifs de la civilisation ; il y a, à Londres, par exemple, le métropolitain et récemment des tramways électriques souterrains, des rues et passages souterrains, des restaurations et des ateliers souterrains, et ils croissent et se multiplient. Évidemment, pensais-je, cette tendance s’est développée jusqu’à ce que l’industrie ait graduellement perdu son droit d’existence au soleil. Je veux dire qu’elle s’était étendue de plus en plus profondément en de plus en plus vastes usines souterraines, y passant une somme de temps sans cesse croissante, jusqu’à ce qu’à la fin… Est-ce que, même maintenant, un ouvrier de certains quartiers ne vit pas dans des conditions tellement artificielles qu’il est pratiquement retranché de la surface naturelle de la terre ?
De plus, la tendance exclusive de la classe possédante – due sans doute au raffinement croissant de son éducation et à la distance qui s’augmente entre elle et la rude violence de la classe pauvre – la mène déjà à clore dans son intérêt de considérables parties de la surface du pays.

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