Naruto serait dangereux pour les enfants ? Spéciale Naruto 300e

Je souhaite écrire cette chronique comme une réponse à la Chronique de Mikazuki. Alors que l’œuvre n’était pas achevée, Mikazuki exprimait une pensée intéressante : les protagonistes de Kishimoto dans Naruto seraient des enfants-soldats. En ce sens, le mangaka encenserait l’enfant combattant qui mettrait sa vie en péril pour de multiples raisons : un jeu, une fascination de la guerre, une manipulation, la recherche de la gloire, son intérêt personnel. Cet enrôlement se ferait par l’aveuglement des anciens sur la souffrance des enfants, et au contraire d’ailleurs, avec leur grâce. Désormais que Naruto est terminée, il s’agit peut-être de revenir sur ce questionnement, car là où Kishimoto est accusé, son œuvre n’est-elle pas au contraire une véritable arme humaniste ? Un article avec spoilers.



Des mangas Naruto au collège

Je me souviens lors de mon stage en collège sur Amiens – là où apprenaient de nombreux enfants de famille populaire – que la lecture était autorisée lorsque le travail était sérieusement terminé. Dans les mains de nombreux élèves, non pas des romans mais avant tout des mangas. Naruto trônait en tête dans leur choix. C’est dire la portée de l’œuvre encore aujourd’hui : les nouvelles générations grandissent avec Naruto et questionner le rôle du manga de Kishimoto n’est pas anodin.

Ces élèves liraient donc une propagande qui encense l’enfant-soldat ? Je ne suis pas de l’avis de Mikazuki lorsqu’il écrivait son article en 2009. Dans Naruto, on suit l’aventure d’un jeune garçon qui depuis sa plus petite enfance a souffert à cause des crimes des adultes. Des adultes qui eux-mêmes, dès le plus jeune âge, avaient soufferts. Ce cycle de la violence est central au sein de l’œuvre de Kishimoto. C’est lui qui détermine l’ensemble des enjeux de Naruto. La recherche de la paix depuis la fondation de Konoha est une réponse aux guerres sans fin, par des enfants eux-mêmes victimes des violences de guerre. Cette recherche se fait selon plusieurs modalités, les Uchiwa préférant l’ultime violence face à ladite incapable paix par l’amour, prônée par les Senju et les Uzumaki. Un lieu commun existe. Parmi ceux qui recherchent la paix, qu’elle soit publique ou privée, l’enfance fut pour chacun d’eux troublée par le conflit, le sang, la subsistance et la mort. Naruto a vécu un conflit intérieur, se questionnant sur son existence dont les causes furent la mort et la destruction causée par Kyûbi. Sasuke a grandi au sein d’une famille qu’il a vu disparaître du jour au lendemain, les murs tapissés de sang dans un village pourtant en paix. Le trio Pain a vécu dans la guerre et leur foi en la paix a disparu quand Yahiko en est mort. Obito a perdu Rin, son amour, conséquence là aussi de la guerre et de l’affrontement contre Kiri. Madara a pensé et rêvé de la paix aux côtés d’Hashirama. Tous ces personnages ne sont pas des lambdas. Ce sont ceux qui sont au cœur de Naruto, les plus marquants parce que leur histoire nous touche. Ce qui fait la légitimité de leur combat – même lorsque celui-ci est discutable – est notre empathie envers eux. L’arc Pain est sans doute l’arc préféré de très nombreuses personnes parce qu’il y a tout un destin et tout un mythe autour de la paix, entre deux figures qui la pensent différemment au gré de leur vie. Enfin, le personnage central de toute cette histoire, Naruto, a pour crédo la paix par l’amour, ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’une pensée utopique mais qui existe véritablement au sein de la conscience collective des sociétés occidentales. Quand les lecteurs de Naruto pensent à Naruto, ils pensent avant tout à cela, et non à des enfants qui se combattent.



L’enfant dans Naruto

Cependant, il est vrai que Naruto, ce sont des enfants qui se combattent, et ce jusqu’à mort. Mais à ce sujet, il conviendrait peut-être de redéfinir ce qu’est l’enfant. Selon moi, l’enfant dans les mangas n’existent pas. Du moins, l’enfant tel qu’on le pense aujourd’hui. Il est tout à fait invraisemblable que dans les shonen, les enfants soient capables de ce qu’ils font et de ce qu’ils pensent. Quant à leur attribuer un âge, tout cela n’est qu’un détail. L’enfant – ou plutôt devrait-on déjà dire « adolescent » – est surtout une histoire de marketing. Le shonen s’adresse à un public jeune, enfant et adolescent principalement mais pas que. Le lecteur doit donc s’identifier à lui, le meilleur moyen est son âge. En outre, le shonen par définition demande à ce que le protagoniste progresse. Il est bien plus pratique alors de créer un personnage jeune qu’un vieux au seuil de la tombe. Quand on regarde Sasuke, on ne peut pas se dire « il a douze ans » parce qu’il n’a pas été créé pour avoir douze ans. Dans Naruto, nous ne sommes pas donc face à des enfants. Leur âge ne correspondant à rien, il serait plus vraisemblable qu’ils soient de jeunes adultes – et encore, le concept de l’âge ne veut tellement rien dire pour moi dans un manga. « L’enfant » dans Naruto pourtant existe bel et bien et il a lui aussi un lieu commun : le passé. Effectivement, l’enfant dans Naruto est principalement utilisé comme figure du passé, pour expliquer au gré de la mémoire le temps présent. Ce type de cas-là ne régit principalement que les personnages principaux. La mort des enfants ou leur enfance traumatisante sont racontées toujours comme quelque chose d’horrible, à l’image des enfants de Kiri, afin de raconter leur puissance, leur pouvoir afin de nous effrayer en plus d’étayer un background formidable. En ce qui concerne les personnages secondaires, dirais-je davantage les figurants, l’enfant est celui qui ne possède pas de pouvoir et qui est sauvé. Il est rare dans une œuvre, dont Naruto, de voir (ouvertement ou non) un enfant mourir dans le temps présent.



Naruto prône la paix, non la guerre

Tout cela pour dire que lorsqu’on lit Naruto, nous n’avons pas à l’esprit de se dire : « en fait, ce sont des enfants qui combattent, ce sont donc des enfants-soldats ». Mikazuki reconnait lui-même d’avoir fait cette réflexion très tardivement alors qu’il est un chroniqueur très éveillé. Non, dans Naruto, l’idée qui tourne dans l’esprit est celle des horreurs de la guerre et la recherche de la paix. Que ce soit par la manipulation du monde selon le projet Œil de Lune ou par l’union pour Naruto Uzumaki, la paix pour le bien et la sécurité des enfants est prônée. La guerre est décriée, et non l’inverse. Enfin, ce ne sont pas des « enfants » qui combattent mais des générations futures – qui connaissent les malheurs des hommes et des générations passées. La « nouvelle génération » est toujours celle à laquelle on s’attend à ce qu’elle répare les erreurs des générations passées. Là où la génération de Naruto est différente, car elle réussie véritablement à trouver un consensus entre chaque pays alors que le cycle de la guerre ne s’était pas arrêté. La question que posait Mikazuki en en posait une autre, plus générale : Naruto est-elle une œuvre dangereuse pour les enfants ? Cela ne peut être qu’un postulat étant donné qu’aucune recherche scientifique n’existe à ce sujet. Mais je doute sérieusement qu’un gamin ayant lu Naruto ait une poussée de violence – si ce n’est à la récréation lorsqu’il veut vous mettre un Rasengan dans le ventre. Cependant, je pense que Naruto peut avoir un réel impact psychologique d’une part, philosophique d’autre part. Les effets, la nature et l’intensité de cet impact dépendent de comment le lecteur embrasse l’œuvre et à quelle maturité. Néanmoins, ce qu’il peut en ressortir, tout comme l’est un dessin animé qui délivre un message, c’est qu’il est bon et qu’il doit être fait de rechercher la paix par l’amour et savoir faire preuve d’empathie envers son prochain, source d’humanité. L’aspect philosophique de Naruto est extrêmement puissant parce qu’il s’agit avant tout d’une histoire construite qui délivre un message justifié, et non une phrase banale sortie de nulle part qui n’aurait aucune portée. Là où Naruto marque, c’est parce que son histoire est suffisamment étayée pour qu’elle nous pénètre. Non pas que les lecteurs de Naruto deviendront diplomates, mais l’inconscient va s’emparer de l’œuvre. Selon moi, Naruto est par sa construction une immense source d’inspiration, une œuvre puissante qui, s’il devait y avoir une œuvre « jeunesse » étrangère à recommander aux jeunes Français, devrait être nommée – que ce soit par le manga ou l’animé.

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