L’histoire de Naruto est-elle allée trop loin ? Spéciale Naruto 300e

Est-ce que l’histoire de Naruto à l’échelle humaine aurait dû autant s’élargir jusqu’à toucher la sphère extraterrestre ? Y a-t-il un moment spécifique où l’histoire aurait dû s’arrêter ? Quelles sont les qualités et ce qui a permis la construction d’une bonne histoire dans Naruto ? À l’inverse, quels en sont les défauts ? Attention spoilers ! Pour fêter le 300e article du blog, de multiples chroniques concernant Naruto seront publiées !



J’entendais récemment encore que les histoires à l’échelle humaine eussent laissé place – notamment dans les œuvres à gros succès – à des enjeux aux dimensions extraterrestres. Le combat d’une vie devenait le combat d’un monde pour sa survie dont la seule clé de sa survie était la destruction de l’autre. Ce qui est intéressant dans Naruto est que le traitement se fait à toutes les échelles. En effet, la longévité de l’œuvre permet un développement d’une histoire, d’un monde, d’un LORE qui reste rare en dehors des romans. Mais à vouloir exploiter jusqu’au bout sa propre histoire, ne tire-t-on pas trop sur le fil ? L’histoire de Naruto est-elle allée trop loin ? Est-ce que la construction du LORE de Naruto permet-elle la bonne mise en place d’une histoire qui va au-delà de l’échelle humaine ? La détermination de la puissance d’un personnage doit-elle forcément passer par le combat face à un être extraterrestre ? Pour répondre à ces questionnements, j’emploierai un plan multiscalaire qui se prête bien à Naruto pour traiter de manière transversale plusieurs thèmes, sans pouvoir être exhaustif étant donné l’énormité de l’œuvre.

L’histoire d’un garçon

Quand on commence l’œuvre de Naruto, c’est une histoire à l’échelle individuelle qui commence. C’est celle d’un garçon orphelin qui cherche la reconnaissance au sein de son propre village. Naruto est fui comme la peste car il abrite en lui un démon qui a ravagé Konoha et nombre de ses habitants et guerriers. Naruto est l’incarnation d’un traumatisme. Naruto commence donc comme ça, un humain et sa propre histoire individuelle. En soi, c’est totalement suffisant pour en faire un shonen complet. Au fil de l’œuvre, Naruto prouve sa valeur auprès de son professeur, auprès de ses camarades ninjas, auprès du Hokage, auprès de ninjas et habitants étrangers, puis vint enfin son village et le monde entier jusqu’à culminer au titre de Hokage. C’est la définition même du shonen auquel s’agrémentent des éléments fantastiques et mythologiques et déjà là, on commence à toucher au-delà de la dimension humaine. Outre sa relation particulière avec Kyûbi qu’il doit dompter, Naruto est aussi la réincarnation d’Asura Ôtsutski, fils de l’Ermite Rikudô. Si j’étais perturbé par la notion de « réincarnation », ce n’était pas par son côté invraisemblable. Cela parce que la « Réincarnation des Âmes » comme technique n’est pas en soi choquante – bien que je fusse à moitié déçu de son utilisation – mais plutôt qu’on affiliait un lien intra-mythologique à Naruto et d’une mauvaise manière. Je m’explique. La mythologie dans Naruto est extraordinaire par sa construction et son utilisation pour expliquer le monde, lui fournir une légitimité et une historicité. Le souci dans l’histoire de Réincarnation Naruto-Asura est qu’elle n’est pas « spirituelle ». En fait, le lien est fait artificiellement, le mangaka Kishimoto dit au lecteur « Naruto est la réincarnation d’Asura » par un procédé spécifique : le chakra d’une personne décédée renaît dans une nouvelle personne. On dépasse donc totalement l’échelle individuelle pour faire entrer en union deux personnes à plusieurs générations d’écart, et on fait entrer la mythologie dans le personnage de Naruto. Ce qui est dommage ! En effet, Naruto par sa propre histoire individuelle, par son combat, par ses valeurs, du début à la fin de l’œuvre s’était construit sa propre mythologie aux yeux du lecteur. Le lien artificiel fait que cette histoire est une destinée, c’est-à-dire prévue, qu’il n’y a rien d’extraordinaire alors que, l’extraordinaire, c’est la définition même de Naruto et de son combat. En fait, je pense qu’il ne fallait pas appuyer sur le côté de la Réincarnation. L’idée que l’amour inspire la paix anime à la fois Naruto et Asura, ainsi le lien spirituel aurait pu être établi naturellement par le lecteur entre les deux, sans que Kishimoto soit obligé de forcer. Enfin, dans la mythologie indoue, les asuras sont des êtres démoniaques qui affrontent éternellement les dieux et notamment Indra (l’origine de la confrontation Naruto-Sasuke) et si elle donne une dimension spectaculaire à Naruto, il y a un effet pervers qui est celui de la déification de Naruto. En résumé, Kishimoto nous écrit que Naruto depuis le départ est un dieu et son combat est déjà écrit par la destinée, destinée qui d’ailleurs était déjà écrite par Jiraya mais le lien était moins artificiel parce qu’il s’agissait davantage pour lui d’une utopie. Le destin est ce qui va à l’encontre même du shonen où on a suivi un Naruto qui voulait prouver sa valeur par son travail (le combat qui l’opposait à Neji faisait affronter l’idée du travail contre l’idée de l’hérédité), ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre. Heureusement, cette idée mythologique arrive à la fin de Naruto comme un summum. Le résultat aurait été autre si le contrat de vente était différent. Je soupçonne cette déification comme une condition ou une conséquence du combat d’un homme face à un extraterrestre : il fallait bien un dieu pour combattre un être qui traverse les âges et les planètes. Mais j’y reviendrai.



L’histoire des villages et des pays

Quand on construit un univers, le LORE dans lequel il prend part est d’une importance à mon goût crucial. Il ne s’agit pas d’en écrire 300 pages, la quantité n’en fait pas la qualité. Le tout est de l’intégrer progressivement dans votre histoire lorsque l’occasion se présente, et cette occasion se présente quand votre intrigue en a besoin, pour donner des condiments, du grignotage à vos lecteurs. Il faut savoir le doser ! Il est contre-productif de mettre tout le paquet d’un coup. Dans Naruto, le LORE est extrêmement bien maîtrisé. Au-delà de l’histoire individuelle de nombreux personnages qui nous sont relatées, Naruto élargit ses horizons en englobant une histoire des villages. Chaque pays est contrôlé par des seigneurs nobles, responsables du pouvoir civil, mais est défendu par des militaires que sont les ninjas, vivant et formés dans des villages cachés sous la responsabilité d’un Kage. Cette force militaire est en réalité elle qui fait foi et loi au sein des pays et du monde. Les villages sont nés sont l’impulsion des Uchiwa et des Senju qui ont fait la paix et bâti Konoha, le village de la paix, pour stopper les affrontements entre clans. Ils ont été suivis par de nombreux autres. Là aussi, ce plan tend à s’élargir. Au début de Naruto, on connait à peine l’histoire de Konoha et une brève géopolitique du monde. Plus on s’avance, plus les figures et les mythes des villages se dessinent à l’image de Kiri dans l’arc Zabuza, là où les enfants s’entretuent au cours d’une épreuve pour pouvoir être sélectionnés. Dans la recherche d’une stabilité, les tensions sont prétextes à des missions pour préserver Konoha et autres villages de la guerre.  Ainsi, on peut voyager en même temps que nos apprentis ninjas qui découvrent le monde et sortent de la naïveté dans laquelle il vivait à Konoha. Et c’est peut-être là l’un des ingrédients de la longévité de Naruto. C’est que dans cette géopolitique, historique tout autant contemporaine, blindée d’informations, celles-ci ne nous sont pas livrées d’un coup ou en un seul arc. Pendant tout l’animé, des éléments nous seront donnés, qui souvent se complètent. Les sept Épéistes de la Brume ainsi on en entend parler au début de l’animé dans l’arc Zabuza, et des années plus tard, on les retrouve lors de 4e Guerre Ninja en tant que Réincarnés ! L’histoire de Kiri et de sa malédiction traverse les âges et c’est au fil du temps que nous est expliquée cette histoire, comme la manipulation du Mizukage. Dans Boruto, même, cette empreinte historique anime le nouveau Mizukage qui souhaite faire oublier le passé de son village. Cette histoire des villages se fait sur plusieurs plans, les conflits entre deux souverainetés ou les conflits intérieurs, comment ne pas penser à la sédition Uchiwa au sein de Konoha qui est un pan essentiel de Naruto ? Et pourtant, il en a fallu du temps pour avoir l’histoire complète. Au fil des épisodes ainsi on recrée une carte déchirée. Et lorsque celle-ci est reconstituée, lorsque l’on a dans la tête toutes les tensions qui traversent les villages et les cœurs meurtris, on est encore plus subjugués quand la Coalition se met en place, unifiant ainsi les ennemis d’autrefois pour la survie du monde. Ce dépassement des frontières se fait là aussi dans un double sens. Au-delà du combat pour soi, autant à l’échelle individuelle que de son village – dans ce grand nationalisme – l’extraordinaire intervient quand il s’agit de combattre une menace pour le monde, à ceci près qu’il est ici question non pas en premier lieu d’une puissance extraterrestre mais bien de shinobis particulièrement puissants qui se sont, eux aussi, regroupés au-delà des frontières : l’Akatsuki. Encore une fois, Naruto fait part de son succès en partant d’une échelle restreinte qui au fil du temps s’élargit avec sa propre mythologie. Cette construction du monde est pour moi sans défaut car tout autant qu’à l’échelle du pays – les deux sont très liés – on entendait par-ci par-là l’histoire des guerres ninjas. Après autant de mythes racontés, il aurait été frustrant de ne pas en vivre au moins un. Son caractère original réside en l’Akatsuki qui est sans doute la meilleure organisation secrète que je connaisse et qui mériterait un article dédié. Sur ce plan-là, Naruto s’est parfaitement ajusté : une répétition de guerre comme autrefois aurait été sans doute trop banale étant donné les multiples conflits avec les autres pays lors des missions. Il s’agit ici en lien avec l’histoire individuelle de Naruto, de créer quelque chose d’original : une coalition. À une déception prête, ce dépassement de frontières n’aurait pas dû toucher certains personnages tel que Orochimaru, ce personnage de première importance s’est ramolli au fil de l’histoire.



L’histoire d’un monde

Mais au-delà de ces échelles, Naruto a à mon sens trop étendu son histoire. Naruto a commencé avec une histoire à l’échelle individuelle, et sans l’oublier, elle s’est élargie à une histoire des villages et des pays, et enfin dans une dimension internationale, celle d’une coalition pour sauver le monde. En réalité, toutes ces histoires sont imbriquées les unes dans les autres. Les membres de l’Akatsuki n’ont pas rejoint l’organisation par hasard, il en résulte surtout de leur histoire individuelle et la diversité de leurs raisons. Itachi a rejoint l’Akatsuki parce qu’il a dû quitter Konoha pour préserver la paix, Sasuke a rejoint l’Akatsuki par envie de vengeance contre Konoha, Pain l’a rejoint par dépit et Obito pour un projet. Naruto et Gaara qui ont un passé semblable combattent pour leur vision de la paix, celle de l’amour et de la conciliation. Naruto est allée trop loin lorsque l’œuvre a décidé de dépasser le personnage d’Obito pour mettre en scène Madara et surtout Kaguya et Zetsu. Je reviendrai sur Madara dans un autre article. L’histoire aurait dû s’arrêter à l’Akatsuki et au projet Œil de Lune. L’arrivée de Kaguya, une extraterrestre qui surplombe ainsi toutes les échelles est malvenue. En effet, malgré l’écriture d’un background, on ne retrouve pas la sensibilité de Kishimoto. Derrière Kaguya, il n’y a qu’un être animé de pouvoir, pas un mot, pas une émotion. Il n’existe pas chez Kaguya la fameuse échelle individuelle qui faisait le succès de tous les autres arcs. On se retrouve là avec un personnage sorti de nulle part, si puissant qu’il a nécessité de déifier Naruto et Sasuke pour la combattre, problème déjà décrit ci-dessus. Là aussi Kishimoto a tenté de « lier le tout » à travers Zetsu qui est l’ombre, à l’origine de tout. Mais il n’existe pas non plus chez Zetsu cette échelle individuelle. Ce personnage dont tout le monde s’en fiche n’a aucune personnalité et pourtant, à en croire rétrospectivement l’œuvre, c’est qui lui est la cause de tout. Par conséquent, l’arc Kaguya-Zetsu est par rapport au reste de l’œuvre mauvais. D’autant plus que ce duo a réussi à mettre à genoux Madara, le ninja le plus puissant au monde qui met à terre 5 Kage à travers une ruse naïve vue et revue : l’aveuglement du pouvoir. Kaguya est aussi ce mythe du passé qui revient dans le monde contemporain. Comme Madara, le mythe doit rester au mythe.



Finalement, ce qui a fait le succès de Naruto dans mon cœur est cette superposition d’échelles dans un temps long. A la fin de l’œuvre, on se dit que Kishimoto a planifié tout depuis le début tant les éléments – dans leur diversité – sont imbriqués les uns dans les autres. Et que c’est à partir de l’histoire individuelle de chacun que tout un monde s’est créé, un monde qui a une cohérence et une légitimité. Toutefois, l’œuvre dérive quand elle met en scène une dimension extraterrestre qui nécessite une overdose de puissance et d’enjeux, sans que les éléments de base qui faisaient le succès de Naruto soient réunis. Naruto aurait dû s’arrêter à l’Akatsuki, à la destruction d’Obito.

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