Nier par le biais la science contradictrice pour s’imposer

Exclure la science pour s’imposer

La polémique sur l’islamo-gauchisme prétendument imposé à l’université fait un carton dans les secteurs de droite et d’extrême-droite. Pour comprendre la stratégie de l’extrême-droite et le danger qu’elle représente, il convient de prendre du recul. Depuis plusieurs années que je débats sur les réseaux sociaux, les conversations avec les partisans de l’extrême-droite ont débouché pour une bonne partie d’entre elles sur le même schéma. D’une idée affirmée et dont on est convaincu, on souhaite absolument la défendre car elle nous arrange, elle nous conforte dans notre système de pensée et protège notre ego. Alors quand celle-ci est debunkée par un article de presse ou un article scientifique, il existe une méthode digne de la Loi de Godwin qui se développe massivement depuis plusieurs années, et ce en particulier dans les milieux d’extrême-droite. Nier la science par son caractère supposément idéologique. À l’heure des fake-news, des intox, des raccourcis déblatérés sur les systèmes de communication massifs comme le bar-PMU de CNews, là où des experts en rien parlent de tout car ils auraient vu, entendu parler et lu, la science et les études sont un outil indispensable pour nuancer et remettre de l’ordre dans le capharnaüm politique qui polarise la France. L’extrême-droite faisant son lit politique grâce aux raccourcis et aux mauvaises informations s’est mise, avec ses militants, à combattre donc cette science qui la contredisait, dont certains secteurs sont particulièrement visés, de manière générale les sciences humaines, trop incompatibles avec leurs idées. La méthode consiste à attribuer un biais politique, culturel et sociologique au chercheur afin d’éviter toute contradiction et débat, d’exclure sans préavis la recherche alors que celle-ci produit livres et articles qui sont référencés, avec des notes de bas de page, présentant une bibliographie et qui sont critiqués, confirmés et invalidés par les pairs, chercheurs eux-mêmes, là où finalement il est difficile de ne pas être objectif et de ne pas avoir une rigueur scientifique. De fait, si les études peuvent être niées d’un revers de main, la porte est ouverte aux militants pour imposer leurs idées, en particulier celles de ceux qui les prêchent, qui sont bien évidemment spécialiste et sans aucun biais politique (ironie). Là où l’hypocrisie règne est le fait que ce terme a été créé dans un but politique et est utilisé dans un but politique, il semble donc que le biais ne soit pas du côté des chercheurs qui, eux, se confrontent en débat intellectuel.


Un exemple parmi d’autres. Ici, le chercheur a forcément tort à cause de son biais d’autorité, son islamogauchisme tortskiste et marxiste. Contrairement à cet inconnu qui a, lui, forcément raison et est objectif.


Une stratégie politique de drague de la droite et de l’extrême-droite

Là où cette méthode de pensée problématique s’est aggravée et a franchi un cap, c’est bien l’intervention de Frédérique Vidal sur Cnews et sa sortie sur l’islamo-gauchisme qui gangrènerait l’université. À l’heure actuelle où il n’existe aucune recherche scientifique et de définition précise sur ce terme, celui-ci s’est doté grâce à Frédérique Vidal d’une place particulière au sein de l’opinion publique et du discours politique, en dehors du champ d’expression de l’extrême-droite. Mais cela est-il inconscient ? La République en Marche qui a dérivé ces dernières années à droite ne serait-t-elle pas largement en train de virer davantage ? Si officiellement le président Emmanuel Macron a « recadré » sa ministre, il convient de prendre du recul pour observer qu’il s’agit bel et bien d’une stratégie politique. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, s’était déjà servi en octobre 2020 de ce terme pour fustiger non pas une recherche publique mais bel et bien des ennemis politiques, à savoir La France Insoumise et l’UNEF, le syndicat étudiant de gauche. Attribuer le terme d’islamogauchisme à un groupe ou à un individu est une rhétorique permettant de désigner un ennemi public et commun sans même avoir à donner d’arguments. Jouant sur la peur de l’islam (lequel ?) pour contredire un ennemi politique (la gauche), ce terme réunit en un mot deux ennemis pourtant antagonistes (la gauche ne saurait tolérée l’islamisme politique liberticide par définition) pour en faire un ennemi commun. Pratique, et sans définition qui plus est, chacun peut l’interpréter comme il le souhaite et convaincre un large potentiel public. Aujourd’hui, nuancer le discours polarisé sur l’islam exprimé par l’extrême-droite revient selon cette dernière à être un « islamogauchiste », un « collaborateur » digne de Vichy vis-à-vis de l’islamisme politique qui conquiert la France. Outre Jean-Michel Blanquer, Gérald Darmanin durant son débat face à Marine Le Pen l’a jugée trop molle dans sa lutte contre l’islamisme, et cette dernière aurait pu tout à fait signer son livre à quelques incohérences près. L’intervention de Frédérique Vidal sur Cnews n’est qu’un jalon de cette stratégie politique. La chaîne de Vincent Bolloré a une ligne éditoriale assumée d’extrême-droite, la composition de ses invités, des sujets débattus, de l’histoire à la sauce du « roman national » consciemment exprimée, des titres et bandeaux et le caractère davantage polémique qu’informatif de la chaîne en sont des révélateurs. Cnews puise dans l’actualité et la polémique pour attirer des téléspectateurs, là où « Les Grandes Gueules » sont plus captivantes à écouter qu’une information délivrée par la recherche scientifique, là où « l’Heure des pros » consiste pour un journaliste sportif à interroger sur des sujets de société ses invités spécialistes en rien à parler de tout, « Punchline », « Ca se dispute » sont tout autant révélateurs d’une chaine qui relève davantage d’un bar-PMU que d’un centre d’études. Frédérique Vidal s’est donc adressée à ce public en qualité de ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche pour critiquer précisément les chercheurs et attaquer les universités. Le lieu n’est pas choisi au hasard, la personne non plus.

De manière plus générale, la stratégie politique est celle d’une drague de la droite et de l’extrême-droite qui dans un contexte de polarisation met en péril sur le long terme la société française par le mépris et la défiance institutionnalisée envers la recherche et la science, seuls outils véritablement capables de contredire les désinformations et les raccourcis, dont il suffit désormais de prononcer un seul mot pour en rayer toute la crédibilité.


Illustrant mon propos, ce monsieur désavoue les chercheurs et la recherche scientifique et prend pour preuve et source une vidéo YouTube d’un chroniqueur défenseur de Génération Identitaire. Un personnage évidemment spécialiste du sujet et sans aucun biais politique (ironie) ! Ce monsieur intervient après la publication de mon article, il illustre exactement les propos avancés ici.

Preuve post-rédaction

Cet article a été écrit le 19 février au soir. Le 20 février au matin, Jean-Michel Blanquer répondait à BFMTV que « l’islamogauchisme était un fait social indubitable » prenant pour exemple la présence de Jean-Luc Mélenchon dans la marche contre l’islamophobie où le CCIF était présent. Là encore, le mot sert à décrédibiliser sans argument un opposant politique dans un contexte où en France, le ministre est déjà fortement critiqué pour sa mauvaise gestion sanitaire au sein des écoles, un nouveau contre-feu et une nouvelle drague pour l’extrême-droite.


Comment contre-carrer ce discours ?

Voyons la rhétorique à utiliser si votre interlocuteur use de discours pour nier la science et la recherche à des fins politiques.

  • Rappeler à votre interlocuteur que les sciences sociales ont toujours un léger biais lié à la personnalité de l’individu. Mais que l’on dit science parce que justement les recherches scientifiques ont des modalités qui permettent une rigueur et une objectivité qu’on ne voit nul part ailleurs. Pour cela, il faut expliquer comment se construit un travail scientifique. D’abord, des années d’apprentissage et de connaissances, puis la mise en place d’une méthodologie, la recherche bibliographique afin de s’appuyer sur des travaux passés, les références et les notes de bas de page permet à tout à chacun d’aller vérifier soi-même les sources et d’où elles proviennent, et chaque travail enfin est critiqué, validé ou infirmé par les pairs, chercheurs eux-mêmes.
  • Rappeler que le terme « islamogauchisme » n’a aucune définition scientifique, et que si supposément la recherche a un biais politique, il convient de rappeler à votre interlocuteur que le terme d’islamogauchisme est entièrement politique. Il a été créé par des militants politiques, l’extrême-droite, afin de désigner un ennemi politique, et il est actuellement utilisé dans cette dimension là. S’il y a bien une chose qui ait un biais politique dans cette histoire, c’est ce terme.
  • Si votre interlocuteur vous présente une source militante pour prouver ses théories alors qu’il refuse la science par son biais politique, il suffit de lui retourner le problème : sa source a bien plus de biais que la recherche scientifique.

Le nouveau point Godwin

Toute la difficulté résidera à convaincre votre interlocuteur : vous ne le pourrez sans doute jamais car là est la force de leur rhétorique, elle permet de tout nier en bloc sans jamais pouvoir se remettre en question. C’est le nouveau point Godwin.


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