Réflexions sur les content warning

Cet article propose des réflexions à visée neutre sur les content warning.



Avertissement

Je viens d’apprendre l’existence au sein de la littérature de content warning, c’est-à-dire « un avertissement de contenu destiné à signaler les contenus sensibles ». Cet article propose des réflexions sur cet objet révélateur de notre société. Cependant, avant de continuer votre lecture, des conditions sine qua non sont nécessaires afin de pouvoir sereinement continuer votre lecture et comprendre cet article. Dans un monde de plus en plus polarisé, il devient inconcevable pour beaucoup de croire qu’il est possible d’aimer ou/et de ne pas aimer un objet de réflexion tout en tenant compte et en comprenant les réflexions contraires, notez bien que je n’utilise pas le terme « adverses ». Faisons un exercice, s’il est pour vous incompréhensible, je vous invite à quitter cet article avant que vous ne perdiez votre temps. Pour continuer votre lecture, vous devez concevoir cet exemple qui m’est personnel. Depuis mon enfance, les animaux sont pour moi une passion. Je suis anti-chasse : je ne supporte pas de voir mourir des animaux, ni même les tuer dans des jeux-vidéos. Cependant, après avoir fait un bac professionnel intitulé Gestion des Milieux Naturels et de la Faune, j’ai compris les enjeux de la chasse et de sa nécessité. Je suis pourtant toujours anti-chasse, mais je peux la comprendre. Suis-je d’accord avec toutes les méthodes de chasse ? Absolument pas, la chasse à courre me répugne ! La chasse doit-elle être interdite ? Non, surtout pas. Par contre, on peut la réguler. Si vous ne comprenez pas qu’on peut se détacher intellectuellement d’une idéologie personnelle pour questionner un objet, je vous invite donc à quitter cet article. J’ai par ailleurs pris l’exemple de la chasse exprès, puisque c’est un sujet qui polarise les pour et les contre – sauf de rares personnes qui peuvent comprendre les deux partis – cela élimine très vite les personnes qui ne veulent pas essayer de comprendre. Mon objectif n’est pas la quantité de lecteurs mais la qualité de lecture. En bref, si vous pensez que débattre et interroger un objet suggère avoir une position favorable ou défavorable vis-à-vis de celui et qu’on ne peut pas en dresser une liste de défauts et de qualités sans prendre parti, vous n’êtes pas au bon endroit. Il ne s’agit pas ici de condescendance ou d’irrespect, mais il est pour moi nécessaire d’avoir ce pré-requis pour pouvoir discuter de ce qui va suivre, car je ne tolère absolument pas que l’on me prête des propos et des idées que je ne tiens pas, le vécu en témoigne. De manière imagée : si nous n’avons pas le même écartement de rails, il est vivement conseillé de ne pas lancer la locomotive si l’on sait d’avance que cela va dérailler. Je vais le préciser au fil des lignes, mais l’article de blog s’attache à porter une réflexion – la plus neutre possible vous l’avez compris je l’espère – assez profonde (sans aller non plus jusqu’à la philosophie). Si vous en êtes à l’idée de « tourne la page et puis basta », je vous invite à reconsidérer votre position car on est ici loin de cette idée simpliste et évidente. Bien, nous pouvons commencer !

Content warning : balayons les bases

Comme je le disais et je vais le faire tout de suite : je vais balayer les bases pour que nous soyons sur la même longueur d’ondes. Il ne sera jamais question dans mes propos d’imposer l’ajout obligatoire ou de proposer la suppression des content warning. À ce titre, je signale que sur Twitter, bien que je n’ai jamais mentionné cette idée, on me l’a souvent attribuée parce que l’on me voyait davantage comme un « adversaire » plutôt qu’une personne avec laquelle discuter. Ensuite, je suis complètement d’accord que si la personne n’est pas intéressée par les content warning, cela ne lui fera aucun mal de tourner la page. De plus, écartez toute idée du « il n’y a aucun débat ». C’est complètement anti-intellectuel de ne voir que des défauts ou que des atouts pour un objet comme si le monde était binaire. Il faut savoir prendre du recul et discuter. Tout objet mérite sa réflexion. La qualité de la littérature par ailleurs est de nous montrer ô combien le monde est complexe, que des lecteurs campent sur une position idéologique pour ne s’écouter que soi-même est navrant. C’est une règle implicite de tout débat, la décence. En outre, oubliez tout de suite l’aspect de « tu n’es pas concerné ». On me l’a sorti sans évidemment que l’on me connaisse, et c’est excellent de voir quelqu’un se ridiculiser comme tel, mais c’est toujours bien chiant que quelqu’un prétende mieux vous connaître que vous-même. À titre personnel, ayant vécu de l’homophobie, je n’ai pas l’envie et je ne regarde/lis pas de fiction ou de réalité sur la problématique gay. Puis, écartez de suite l’idée de la condescendance ou de la branlette intellectuelle : si j’écris toutes ces lignes, c’est pour expliciter au maximum l’idée que derrière mes propos, il y a un raisonnement et un recul. Désolé mais j’ai une formation en sciences sociales et je ne supporte plus les propos simplistes, mais vraisemblablement on m’en réponds et on m’en attribue donc je suis obligé de passer par là et d’insister pour bien me faire comprendre. C’est fou quand même de devoir écrire un avertissement tel celui-ci avant de pouvoir enchaîner sur mes propos : faut dire que quand on parle tranquillement sur Twitter d’un sujet, on se fait insulter sans aucune raison. Enfin, je suis de gauche en termes politique, donc ne pensez pas que je suis un vieux réac de droite.

Content warning : les auteur(e)s doivent-ils en mettre ?

Au premier abord, oui. Comme dit précédemment, ça ne fait de mal à personne, il suffit de tourner la page si on ne veut pas les lire et ça aide ceux qui ont des difficultés particulières. Mais entre la possibilité de les mettre, la généralisation voire l’obligation, il y a tout de même des différences car toutes les œuvres n’ont pas le même intérêt à en disposer. De manière générale, la littérature et ce depuis des siècles nous offre un regard sur le monde. C’est au fil des pages tournées que l’on découvre une histoire, et par les mots raisonnés, choisis qui défilent que tout un raisonnement s’achemine en nous et se connecte à notre vécu et à nos connaissances pour formuler une toute nouvelle histoire. À titre personnel, mes stéréotypes et préjugés quant aux pères alcooliques ont été bouleversé lorsque j’ai lu Nos étoiles s’éteignent à l’aube, cette histoire d’un fils adopté qui n’a jamais vu son père – mourant – qui l’a abandonné, lequel lui demande pourtant de l’enterrer au sommet de la montagne comme un « guerrier ». Comment peut-il enterrer cet homme si lâche d’avoir abandonner son propre fils ? Et bien, il y a dans ces 300 pages une histoire, un témoignage qui nous révèle le passé de l’homme, un passé complexe qu’à la fin, on ne peut ni dire du père qu’il était bon ou mauvais homme. On peut dire par contre qu’il était bon et mauvais homme. La vie n’est pas en noir ou blanc. Cette histoire m’a bouleversé parce qu’au fil des pages, je la découvrais, comme un fil qui se déroulait. L’alcool, la guerre, l’amour amical et amoureux perdus. Tous des thèmes qui se sont succédé, enchevêtré. Si ceux-ci étaient déjà donnés avant même que je ne commence le livre, la surprise n’aurait pas été aussi grande, et l’histoire n’aurait certainement pas eu le même impact. Comme autre exemple, je peux citer les nouvelles que j’ai écrites. Une nouvelle a la tendance de proposer un rebondissement à la fin. Ce rebondissement, c’est le point unique mais volcanique qui permet de prendre conscience, tout à coup, de quelque chose par une histoire qui jusque-là ne permettait pas vraiment une réflexion. Cela peut être l’exemple d’un conte qui se révèle à la fin être une histoire vraie, le lecteur se demande alors quelle est la part ou non de réalité. Cela peut être à la fin de l’histoire un suicide, attendu ou non, un événement puissant qui fait prendre conscience de l’importance des faits. Si ces éléments là sont révélés dès le début de l’histoire, alors l’effet de surprise et la prise de conscience qui en découle ne marcheront pas, et la nouvelle n’aura pas lieu d’être écrite et diffusée. Car de manière générale, la littérature nous sert à découvrir un monde. Notez que je parle plus particulièrement mais pas uniquement de cette littérature qui nous raconte ce monde. Une littérature que globalement nous choisissons en connaissant ou en appréhendant les différents éléments qui y seront décrits. Si j’achète un livre sur les camps de rétention de migrants, je m’attends à découvrir une histoire bouleversante et infamante. Donc il y a déjà là tout de même une part de responsabilité quant au choix de ses lectures. Il y a cette envie de connaissance. D’autant plus que quand on lit, on a tendance à rechercher les émotions plutôt qu’à les esquiver.

Prise de conscience ou intérêt individuel ?

Mais les content warning peuvent empêcher certaines personnes de souffrir ? Oui, je suis totalement d’accord. Bien que cette proportion de la population doit être très minoritaire – car il est tout de même difficile d’imaginer qu’une personne lisant de l’encre noire sur du papier puisse quasiment être aux portes de la mort si elle lisait un certain passage comme si elle voyait son nom dans le Death Note – on va admettre cette possibilité sans doute exagérée pour la questionner. Si la littérature nous sert à prendre conscience du monde, peut-on déroger à l’intérêt individuel pour l’intérêt collectif ? Faisons un parallèle. Je déteste, je ne supporte pas notamment dans ma sensibilité de voir apparaître dans ma timeline Twitter des vidéos d’abattage et de torture d’animaux. Généralement, ces contenus sont signalés sensibles. Mais il faut un temps pour qu’ils le soient, et des contournements existent. Des contournements utilisés sciemment. Pourquoi ? Parce que la prise de conscience est plus forte quand le problème est imagé. Que l’on vous dise que 200 migrants se soient noyés en Méditerranée en trois mois n’aura jamais autant d’impact qu’une photographie d’un enfant noyé dont le corps a échoué sur la plage plaquée en une de la presse nationale. Qu’on vous parle des animaux abattus sauvagement n’aura jamais autant d’effet sur vous qu’une vidéo de L214 qui vous montre les litres de sang et les cris broyés de ces bêtes. C’est tout aussi vrai que le « mort kilométrique » : un mort décédé dans votre village aura toujours plus d’effet sur vous qu’un mort à Jakarta en Indonésie. Je déteste ces vidéos qui ne sont pas masqués sciemment. Pour autant, bien que je les déteste, je peux le comprendre non ? L’objectif est de faire prendre conscience à la collectivité du problème du bien-être animal afin de faire changer les choses, de passer autrement que par des discours inutiles. Souvenez-vous de l’effet que cela vous a fait à l’école quand on vous parlait de la Shoah en vous montrant des photographies d’enfants, de femmes et d’hommes Juifs dont on disait qu’ils allaient être assassinés. Ne serais-je finalement pas égoïste si je refusais éternellement et pour tous les contenus sensibles non masqués ? Mon dégoût vaut-il plus que la torture que subissent ces animaux ? Posons donc ce problème au content warning. Si l’on prévient de la cruauté des mots, cela auront-ils le même effet et la même prise de conscience sur le lecteur ? Vraisemblablement pas. Peut-on donc se dire qu’il est forcément judicieux, pour le profit d’une minorité, de saper la potentielle prise de conscience d’une plus grande partie de la population sur un objet donné ? Je laisse la question ouverte. Comme je l’ai annoncé, la vie n’est pas binaire. Le content warning a autant d’atouts que de défauts.

Enfin, sur un plan plus technique, comprendre les content warning listés sur la photographie ci-dessus est difficile, notamment sur deux points : les limites et la définition. D’abord, à quelle limite minimale et maximale en fonction du degré – subjectif d’ailleurs – de l’horreur mentionné peut-on fixer le content warning. Quand je lis « alcool (soirée) », je ne comprends absolument pas de quoi l’on veut me parler. Serait-ce l’éthanol qui pose véritablement problème ? Dans ce cas là, il y a tout de même une hyper-sensibilité à questionner, et la vie du lecteur doit je suppose être infernal car malheur à lui s’il passe devant un bar. Cela nous questionne également sur les limites du content warning. Ma sœur quand elle voit un gastéropode s’en va en courant (je ne mens pas). Devrais-je donc mentionner tout chapitre qui parle de gastéropode ? Doit-on donc faire la liste exhaustive des phobies en content warning ? Dans ce cas-là, l’oeuvre sera illisible, inutilisable et sans doute qu’inconsciemment, les content warning influenceront l’auteur dans son écriture, à ajouter ou non telle chose ou telle scène.

Content warning : « il n’y a aucun débat »

Questionner un objet est différent d’être en accord ou en désaccord avec. Chaque objet mérite par ailleurs une réflexion. Pourtant, une des réponses que j’ai souvent reçue est celle qu’il « n’y avait aucun débat » à avoir. La littérature est sans doute l’une des sources fondamentales qui apportent le débat, la réflexion. Vous pensez que dans La Grande Librairie de Busnel, ils parlent de mode et de couverture ? Pensez aux reliquats que vous conservez en tête de vos cours de français : la lecture d’un extrait a toujours eu vocation à interroger. En parlant de littérature, dire qu’il n’y a aucun débat est pour moi criminel. Dire que se questionner est de la « branlette intellectuelle » est effrayant car la prise de recul devrait être une nécessité dans la vie. Mais sur cette partie, je vais interroger les propos de celle-même qui a mis les TW (@MxCordelia) pour démontrer qu’il y a débat. Effectivement, dans son thread, MxCordelia démontre que derrière l’incorporation des TW, il y a eu toute une réflexion derrière : sur sa présence, son application, son emplacement… En premier lieu, la particularité de son bouquin est que chaque chapitre peut être lu indépendamment des autres. C’est-à-dire qu’il n’y aura vraisemblablement pas le même travail de réflexion sur un livre « continu » plus courant que sur son écrit. Dans le cas d’un livre dont les chapitres se suivent, les TW peuvent être un avertissement qui pourrait empêcher la lecture totale de l’oeuvre. À quoi bon commencer si l’on sait qu’on ne pourra pas lire un ou plusieurs chapitres nécessaires à cause de scènes qui nous gênent ? Cette idée entrouvre par ailleurs la porte à de nouvelles limites de la création artistique. Dans le cas où un content warning arriverait à se diffuser massivement et à provoquer un anathème sur chaque livre qui le porte, les éditeurs pourraient devenir frileux à publier tel ou tel contenu qui aurait de content warning. Et c’est une porte qui aura de grandes chances de s’ouvrir dans les années à venir. Autrement, pour ceux qui liraient tout de même le livre mais en zapperaient quelques chapitres, la lecture s’en retrouvera réduite, avec les risques que cela peut avoir puisque chacun aujourd’hui peut donner son avis : un livre pourrait être mal noté alors qu’il n’aurait dans les faits pas été lu intégralement. Dans le cas d’un livre où les chapitres peuvent se lire indépendamment, le problème est plus facile à gérer puisque le lecteur va sélectionner, trier ce qu’il va lire ou non. La réflexion de MxCordelia s’est posée ensuite sur les emplacements des content warning : doivent-ils être placés au début pour résumer le tout (le choix qui a été fait) au risque de spoiler les lecteurs ? Dans ce cas-là, pour y remédier les content warning peuvent y être placés à la fin, mais les lecteurs sauront-ils qu’il y a une page de content warning à la fin avant le début de leur lecture ? Il suffira dans ce cas de placer une page au début du livre pour annoncer qu’il y a la table des content warning à la fin (on mets ici de côté l’idée du détails que chaque content warning pourrait proposer, ce qui est une autre réflexion à porter). Enfin, le content warning peut être apposé au début de chaque chapitre, avec le défaut cependant que le lecteur avant d’acheter son livre ne saura pas exactement tous les content warning que contient le livre, sauf s’il l’épluche intégralement avant. D’ailleurs, ces avertissements devraient être placés sur le devant ou le derrière de la couverture du livre comme un jeu-vidéo ? En outre, il y a l’idée très intéressante d’exprimer si telle ou telle scène est un « souvenir » ou non. Bien chaque auteur(e) ait sa propre plume, le souvenir peut être raconté de façon très différente comparé à des scènes dites « en direct ». Mais peut-être pour un individu un souvenir sera plus ou moins douloureux qu’en direct qu’un autre. Toutes ces questions démontrent que même dans l’intégration de content warning, il y a matière à débat. Les questions sont volontairement laissées ouvertes, avec seulement quelques pistes de réflexion, car il n’y a pas de réponse absolu. Peut-être qu’il sera impossible de contenter tout le monde et qu’il faudra faire des choix.

Le content warning : révélateur de notre société

Le content warning m’a au départ interloqué, mais je ne suis pas choqué car il est révélateur de notre société actuelle. Par ses points positifs et négatifs, la société actuelle tente de faire attention à tout, tellement tout qu’elle s’en précipite et s’y perd. Je n’oublie pas l’histoire de l’écriture inclusive dont les partisans n’hésitaient pas à jeter des anathèmes sur les sceptiques. Des partisans devenus silencieux depuis que l’on sait que cette écriture inclusive est en réalité exclusive. Comme le PEGI 12, 16 ou 18 sur le jeu-vidéo, on pourrait l’acheter sans y faire attention (parce que qui y fait attention ?) et passer à côté. Mais on peut tout aussi bien poser la réflexion sur cet objet, car s’il existe, cela n’est pas pour rien. Doit-on désormais intégrer sur la couverture les sujets abordés dans le livre, mettre une restriction d’âge ? Aujourd’hui, de ce que j’ai lu sur les réponses Twitter, Les Misérables de Victor Hugo ou la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola – pour ne parler que de vieilles œuvres que chacun connait – choqueraient et mériteraient des content warning. La société est-elle devenue à ce point si sensible ? Cela me fait penser à la question de la liberté artistique où aujourd’hui, seul l’humour noir arrive à faire barrage à cette extrême sensibilisation des partis. Si aujourd’hui le content warning n’est qu’un avertissement au lecteur, il ouvre la porte d’entrée à ce qu’il devienne un avertissement à l’auteur(e).

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