Pourquoi les médias n’écrivent-ils pas les noms dans leur titre d’article ? | Débunkage #3

La création trollesque de la pastiche Wikipédia d’une « femme » traduit un problème médiatique qui revient sur le devant de la scène, souvent mal interprété. Revenons dessus, à partir d’exemples et analysons cela.


La description du « problème »

Les lecteurs se plaignent, avec humour ou sérieux, des titres médiatiques qui invinsibiliseraient les personnes en omettant leurs noms. Ainsi, une préoccupation se forme consistant à inclure le prénom de la personne, ou bien sa fonction, plutôt que son genre ou sexe.

Plus précisément, les lecteurs font le constat que ce sont les femmes, et parfois les minorités, qui sont les plus victimes de cette méthode. Dénonçant ainsi un problème sexiste, voire misogyne. À ce titre, de manière humoristique, la pastiche Wikipédia « une femme » a été créée. Prenons quelques exemples.



Un traitement commun et non genré

Premièrement, cassons cette croyance qui voudrait faire de la femme la seule victime de ce phénomène. D’une part, il est assez audacieux de croire que le journaliste responsable du titre de l’article se dit « tiens, c’est une femme [ou un noir] donc je ne vais mettre son nom », du moins surtout dans la presse traditionnelle. D’autre part, on retrouve ce phénomène à de multiples reprises chez les hommes (cf. images ci-dessous). Cela s’explique, enfin, parce qu’il y a une raison de traitement médiatique à cela que je vais détailler ensuite.



Est-ce ethnique, kilométrique ?

Quand j’ai commencé à présenter des exemples, on m’avait dit que c’était parce que tel ou telle était étranger/ère et non français, que tel ou telle était noir(e) ou blanc(he). Du coup, j’ai multiplié les exemples et on considère que, que ce soit homme ou femme, ce traitement fonctionne peu importe s’il est français ou étranger, peu importe si c’est un ado ou un vieux, peu importe s’il vit loin de la France, peu importe que ce soit un éboueur ou un chercheur, peu importe sa couleur de peau.

Comment expliquer cela ?

L’événement extraordinaire

C’est assez simple d’expliquer pourquoi les journalistes écrivent « une femme » ou « un homme », un « noir » ou un « blanc ». En premier lieu, le journaliste contemporain essaie de raconter ce qu’il y a d’extraordinaire. C’est ce qui fait le plus de clics, et donc le plus d’argent. Car la raison du journaliste est là, elle est la même pour tout créateur de contenu : la visibilité. Un journaliste attend que son article soit lu, et le média de gagner de l’argent, ce qui explique les multiples méthodes de clickbait que je ne vais pas énoncer ici. Cette chose extraordinaire que le journaliste raconte est parfois expliqué dans le titre lui-même : « Pour la première fois en 138 ans, la banque centrale japonaise nomme une femme à sa tête » ; « une femme à la tête des pompiers en Creuse, la seule colonelle en France ». Ces deux titres d’article font référence à un historique et à un événement extraordinaire : ils racontent la nomination et la mise en avant d’un sexe écarté jusqu’alors. Cependant, un article se lit en entier et non juste le titre, très mauvaise habitude que prennent les lecteurs des réseaux sociaux. Et quand on lit le corpus pour des titres non explicites, le sujet est donné dedans. Ainsi, pour l’article de l’Opinion titré « Une femme à la tête de l’École de l’Air », le premier paragraphe explique que « c’est la première fois qu’une femme sera nommée à ce poste ». Ce type d’argument de « première femme » à tel poste ne se retrouve pas ou très peu chez les hommes tout simplement parce que le féminisme qui permet l’accès en partie des femmes à ces postes dénonçait lui-même que seuls les hommes occupaient depuis toujours ces postes.

Nom et sujet

Il est pourtant le contenu de l’article. L’article n’est pas une biographie, l’article n’a pas pour objectif de dire qui est la personne mais de raconter que pour la première fois, telle femme à tel poste. On retrouve exactement la même chose pour les LGBT lorsqu’ils atteignent pour la première fois tel poste, la même chose pour les Noirs comme cet « aviateur noir qui devient le plus haut gradé de l’US Air Force », bref pour des minorités. Ainsi, le titre d’un article se contente de raconter son sujet central : ici, la première fois. Mais les titres sont toujours réducteurs et ne valent jamais un corps d’article. De ce fait, il suffit de le lire. Et on remarque que les noms sont toujours énumérés. Ainsi, pour cette nouvelle directrice de l’École de l’Air, l’article donne son nom à la première ligne : « la générale Dominique Arbiol » en plus de donner sa biographie ensuite. Pour cet « Américain de 17 ans » qui refuse huit millions de dollars pour son site sur Covid-19 titre Le Figaro, on trouve son nom dès l’ouverture de l’article : Avi Schiffmann. Il en est même pour l’aviateur noir, le général Brown.

Lorsque le nom est donné dans le titre même de l’article, outre que cela peut être évidemment du hasard car chaque choix n’est pas réfléchi, c’est très souvent parce que c’est une personnalité, encore davantage quand elle fait le buzz. C’est le cas actuellement pour Didier Raoult, homme blanc français qui fait polémique alors qu’on trouve Libération qui titre « L’Iran libère un chercheur français ». Est-ce à dire que la visibilité médiatique fonctionne au buzz et à l’extraordinaire plutôt qu’à l’information dure et nécessaire ? Oui. George Floyd, Aya Nakamura, Michelle Obama, Serena Williams, tant de femmes de peau noire qui sont nommées car réputées.

Les conditions techniques

Enfin, il y a aussi des conditions techniques dans les titres médiatiques, vite oubliées. À l’heure de la surinformation, à la multiplication des médias mais à un déclin de la presse reconnue, le référencement (la SEO) est plus qu’important. Elle respecte des conditions précises, à l’image d’un feu tricolore dont le vert implique une répétition d’un mot dans le titre, le chapeau, les sous-titres et X fois dans les paragraphes, à des paragraphes équilibrés et bien d’autres choses. Énoncer « une femme », « un homme », « un noir », « un blanc » plutôt qu’un nom inconnu des Français et de la scène internationale, qu’on aura lu et oublié après dix minutes, est meilleur pour le référencement. C’est aussi un moyen d’accrocher le lecteur, écrire « une femme » ou « un homme » permet de placer l’article à la portée de tous, plutôt que de mettre le nom d’une personne, présupposant qu’on devrait d’abord connaître le personnage. D’ailleurs, un titre trop long est très mauvais pour le référencement, ce pourquoi la couleur ou le sexe sont mieux choisis. Derrière cela, il y a aussi le problème de la reproduction médiatique, c’est-à-dire que les médias ont plus ou moins l’habitude de se recopier entre eux et donc de se répéter, ce qui explique de nombreux titres similaires pour des organes de presse différents. Ce n’est pas de la misogynie ni du racisme car ça concerne tout le monde, ce n’est pas un complot car c’est basiquement une stratégie de marketing. Est-ce pourtant la meilleure idée pour livrer de l’information ? Sans doute pas. Il n’en reste pas moins que la presse est multiple et que les titres choisis par ceux qui s’en servent comme prétexte pour une croisade sont soigneusement sélectionnés puisque certains médias donnent les noms dans leur titre et que, encore une fois, il faut arrêter de se cantonner au titre.

2 commentaires sur “Pourquoi les médias n’écrivent-ils pas les noms dans leur titre d’article ? | Débunkage #3

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  1. J’avoue que j’ai du mal quand même avec les précisions « noir »/ »blanc ». Je m’en fiche de connaître la couleur de peau de la personne concernée, je ne considère pas cette information utile que ce soit dans un titre ou dans un corps d’article. ^^’

    Je vois deux arguments en tout cas, qui rejoignent ce que tu dis. D’une, si tu titres « Georges Micro-ondes a mangé son poids en haricots », les lecteurs risquent de se dire « hein, qui ça ? Mais je m’en fous ! » et hop, ils zappent. De deux, si tu titres avec le nom d’une célébrité, le lecteur va avoir tout de suite l’information qu’il recherche et ne se donnera pas la peine de lire l’article. Il faut donc garder du mystère pour susciter l’intérêt.

    Bon évidemment, un jour, on risque de voir des gros titres « Quelqu’un a accompli un truc jamais vu ! »… Et là, trop de mystère tue le mystère. =p

    Aimé par 1 personne

    1. C’est la même chose que pour les LGBT. Indiquer la couleur de peau ou l’orientation sexuelle permet de mettre en avant un phénomène historique, donc de l’exceptionnel, ce que recherche les médias. De fait se joue un débat qui ont le même objectif, celui de la reconnaissance et de l’intégration des minorités, mais par au moins deux méthodes différentes. D’une part, celle de mettre en avant les accès de chacun à différent poste pour montrer au monde que oui, c’est normal et c’est possible. D’autre part, ceux qui préfèrent que ce ne soit pas autant mis en avant parce qu’il y a un contre-effet à ce phénomène médiatique, celui de la noyade. Comme les médias sont nombreux, qu’ils réécrivent plus ou moins tous la même chose et que les partages sont nombreux, la personne active sur le réseau social lit finalement dans la journée plusieurs fois la même chose, donnant un sentiment de « propagande » mais qui est en réalité terriblement faux.

      Et le reste, tu as très bien compris, c’est exactement cela. 🙂

      Aimé par 1 personne

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