Récit de la journée de mobilisation contre la réforme des retraites à Amiens le 17 décembre 2019

Récit de la journée de mobilisation contre la réforme des retraites à Amiens le 17 décembre 2019. Par un étudiant.



Sociologie du cortège

Place de la Maison de la Culture, 14h, Amiens.

Un ami et moi-même nous nous sommes rejoints pour manifester contre l’inadmissible réforme des retraites portée par un président mal-aimé, un gouvernement malhonnête et un haut-commissaire disqualifié, discrédité qui a une énième fois démissionné. Sur la place de la maison de la Culture, une forte motivation. Plusieurs syndicats dont deux majoritaires : la CGT et FO et énormément de syndiqués. Beaucoup d’adultes et d’hommes et femmes d’un âge avancé. On regrette l’absence des jeunes – notamment étudiants – qui devraient lutter pour leur avenir et leurs droits. Quelques camarades de notre promotion d’histoire. Les syndicats étudiants invisibles, uniquement un drapeau en fin de cortège. Difficile de convaincre les jeunes dans une région majoritairement de droite et dépolitisée. Néanmoins se mêlent à la foule des cheminots le personnel hospitalier ou encore les pompiers. Des services publics tout autant impactés. Mais les médias ne se concentrant que sur la SCNF – qui a une terrible image publique – font oublier au reste de la population que le régime spécial de ces autres secteurs publics – on n’oubliera pas les enseignants – ne sont pas des privilèges mais des contreparties d’un travail pénible, mal payé, au salaire gelé.


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Le détour du cortège

Le mois de décembre, c’est celui du marché de Noël. Le cortège ne peut pas s’élancer dans le centre-ville, bouclé par les forces de l’ordre aux endroits stratégiques : les plus grandes allées. Ce chemin généralement emprunté par les manifestants – comme ce fut le cas lors de la première marche des Fiertés de la ville cet été – conduit tout droit, sur un espace large avec une importante visibilité, à la gare SCNF. Le cortège s’élance donc vers 14h30 dans un détour par la Rue de la 2e Division Blindée, continuant tout droit sur la Rue de Beauvais, enfin celle du Maréchal de Lattre de Tassigny. La marche est accompagnée de musique, d’une nuée de drapeaux à l’effigie des syndicats, de fumigènes fabriquant un épais brouillard. Nous occupons progressivement, sans trop nous attarder, les carrefours. Les automobilistes patients nous observent, certains même nous klaxonnent. Nous tournons au Boulevard Maignan Larivière, la route est large et permet de prendre de belles photos et magnifiques vidéos d’un cortège qui semble s’être considérablement agrandi depuis le début de la marche. Pourtant, le rythme reste rapide.


En rouge, le tracé des manifestations habituelles. En jaune, le tracé de la marche du 17 décembre.

Premières échauffourées

Le cortège s’arrête au carrefour du Cirque d’Amiens. Initialement, il devait emprunter le Mail Albert 1er, c’est-à-dire continuer tout droit où uniquement deux voltigeurs et une voiture de police nous attendait. L’allée à notre gauche, la Rue de la République qui conduisait jusqu’au centre-ville était bouclée par les forces de l’ordre. Il était aisé de deviner le chemin que le cortège devait emprunter. Malgré sans doute une petite incompréhension du parcours une fois arrivée au carrefour. Néanmoins, quelques curieux dont je fais partie, et quelques uns qui souhaitaient probablement en découdre se sont approchées – de très peu – des forces de l’ordre. Ces dernières étaient postées suffisamment loin dans la Rue pour éviter tout contact. Des fumigènes fusaient déjà, peut-être des deux côtés. Pendant que j’observais, une femme derrière moi s’écroule. Très vite, le personnel médical s’approche. Son entourage signale par les gestes un projectile reçu à la tête. Elle est évanouie. Pendant que le personnel médical la prend en charge, les forces de l’ordre balancent du gaz au poivre. Les larmes coulent vite sur mes joues, pourtant plus éloigné que certains qui ont beaucoup toussé. La foule s’est dispersée en partie. Nous nous sommes remis en marche vers le trajet initial, nous n’étions pas là pour se battre, mais les fumigènes qui résistaient Rue de la République semblaient signaler toujours deux forces hostiles en train de se tester.



L’affirmation d’une marche pacifique

Nous empruntons donc la Mail Albert 1er. Le cortège est plein. Je fus très étonné de voir autant de monde défiler sur Amiens. 15 minutes après la première bousculade, le char de la CGT nous annonce qu’une manifestante qui défilait pacifiquement a reçu un projectile policier dans la tête. Les manifestants huent la police. Le galvaniseur de la foule attaque le gouvernement et sa répression face à des manifestations pacifiques, attaque l’hypocrisie de l’écoute. À notre gauche, je les vois, quelques anarchistes et autres non-identifiables poussent par la parole à l’attaque, au combat physique. Sans doute les entendant, le crieur de la CGT affirme avec conviction que la marche doit continuer dans le respect du droit et de ne pas répondre à la provocation par la provocation. Déçu, les anarchistes ironisent sur la « convergence des luttes ».

La foule bat le pavé !

Nous atteignions bientôt le boulevard Belfort qui amenait à la gare SNCF. Nouvelle allée à notre gauche qui conduit directement au centre-ville : la Rue des Otages. Un dispositif policier assez conséquent faire rire la foule, on entend des « tout ça pour nous ! ». Certains manifestants tentent le contact, de loin. D’abord, ce sont les insultes : « les chiennes de Macron » entend-t-on. Avouons que si les forces de l’ordre ont réussi à faire céder le gouvernement sur le maintien de leur régime spécial, c’est parce que ce dernier n’a plus que celles-ci comme rempart. Le gouvernement ne peut pas lutter contre les forces de l’ordre, il en a besoin. En témoigne une ancienne mobilisation qui a conduit très vite à la promesse du paiement des heures supplémentaires ! Je fais le curieux, je m’approche, je tente des photos, des vidéos. Avec toujours cette appréhension qu’un tir de LBD ou une fumigène nous explose au visage. Avec ce qu’on voit sur les réseaux sociaux, on se dit que ça peut arriver n’importe où et n’importe quand.


Comité d’accueil des forces de l’ordre rue de la République.

Quelques minutes plus tard…

On repart, sûrement quelques manifestants porteurs de gilets jaunes sont restés Rue des Otages, mais cette situation n’a pas débouchée sur un combat. Sûrement étaient-ils trop peu nombreux. Boulevard Belfort, il commence à pleuvoir. Surtout, la ville s’est parée d’un nuage d’origine anthropique. La fumée obscurcit les lieux. Et de ma taille, on ne peut voir ni le début ni la fin du cortège tellement il est grand. Là, des explosions surgissent. Rien de grave, des pétards et autres qui font beaucoup de bruits. Si détonant ceci dit qu’on pourrait croire qu’ils pourraient briser le pavé ou le mobilier urbain. Mais la marche bat son plein. Le boulevard s’est ouvert aux mécontents. La rue a foulé les pavés, elle les foule et les foulera. C’est un cycle éternel.



Fin d’une grande marche

Le lieu principal atteint, la foule semble se disperser au fur et à mesure que le cortège revient à son lieu initial. La pluie bat un peu le sol Rue Port d’Amont, Place Parmentier, Rue Vanmarcke jusqu’à continuer dans la quartier Saint-Leu pour remonter à la Maison de la Culture via la rue du Général Leclerc. Malgré quelques émouchés, le climat majoritaire de la marche était, non pas convivial puisqu’il s’agit de défendre avec gravité un système qui nous est cher, mais pacifique avec toute la portée que cette dernière doit pourtant avoir.

Si on devait résumer cette journée de mobilisation, je parlerais de « surprise ». Je ne m’attendais pas à voir une telle quantité de personne présente pour protéger notre système de retraite durement acquis comme le reste de notre système social. Derrière la politique réformiste du gouvernement, sous le prétexte d’économies relevant d’une politique d’austérité, c’est la destruction de notre système social qui est « en marche ». On a foulé les pavés, et nous continuerons. Malgré la répression des forces de l’ordre. Malgré la surdité du gouvernement. Malgré la manipulation médiatique. Les provinces sont présentes aux côtés de Paris. Nous sommes là. Et nous serons là.


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