Le métier de la drave – Point historique

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube, Éditions 10/18, Paris, 2017, Chapitre 11, pages 114 à 117.

« Été 1948. Ils avaient cheminé depuis l’Alberta jusqu’au Yukon, puis ils étaient descendus en direction du sud pour aller dans la vallée de la Nechako. La moitié des hommes avait été embauchée par une compagnie d’exploitation forestière. Tandis que les hommes abattaient et sciaient les billots, Jimmy et lui devinrent draveurs, ils travaillaient sur les flottilles et formaient des estacades [îlots de bois] en vue de la longue descente de la rivière jusqu’au moulin à scie de Parson’s Gap. […] Ils se servaient des grandes gaffes pour en faire des triques avec lesquelles ils se battaient, luttant pour ne pas perdre l’équilibre à cause du roulement des billots. […] N’ont jamais pensé un seul instant au courant sous les billots, à leur poids qui aurait pu écraser un homme d’une seule secousse ou l’empêcher de remonter à l’air libre. […] Lester Jenks. C’était le contremaître de la drave. […] Il avait été élevé dans des camps d’exploitation forestière et à leur âge, il était déjà bûcheron à plein temps. […] Jenks leur apprit les déplacements en bloc. Il leur montra quel mouvement de pieds laisserait tourner un billot dans l’écume tout en leur permettant de le contrôler, le manœuvrer, le faire entrer dans la drave et venir s’arrêter en douceur sur les billots extérieurs. […] Ensemble Jimmy et lui faisaient tourner une bille dans le courant. Ils se tenaient debout à quelques mètres de chacune des extrémités et se mettaient à courir. Le billot glissait dans l’eau et, pour commencer, il tournoyait lentement jusqu’à ce qu’ils accélèrent, alors il se mettait à cracher de l’écume derrière lui tandis qu’eux couraient. Ensuite, ils échangeaient un regard et inversaient le mouvement. Ils attrapaient doucement le billot avec les pitons métalliques de leurs bottes, le ralentissaient, l’amadouaient pour le faire rouler, puis ils se remettaient à courir et le faisaient vriller dans l’autre sens […] le courant, le flux, la puissance de la rivière oubliés jusqu’à ce qu’il n’existe plus que la vitesse et le tangage et la danse des billots dans l’eau ainsi que la sensation d’être libres, sans entraves et sans freins. »


Le métier de la drave en deux mots

Activité née au début du XIXe siècle et disparue dans les années 1990. Être draveur, c’est avant-tout conduire par la rivière des « trains » de bois des chantiers forestiers jusqu’au point de destination, principalement l’industrie papetière et la scierie. L’activité s’exerce au printemps lorsque le bois entreposé durant l’hiver sur les rives est libéré des glaces. Le mot « drave » est dérivée du mot anglais « drive » dont la traduction française est « conduire », bien que le métier est essentiellement connu et documenté au Canada, principale zone d’activité, notamment sur les rivières Saint-Maurice et Outaouais, grands affluents du fleuve Saint-Laurent qui mène jusque la ville Québec. Toutefois, le métier de la drave ne se limite pas à la navigation sur la rivière mais s’étend également au métier de bûcheron a une place toute aussi importante dans la dispositif.


Reconstitution de la descente du premier radeau de bois équarri de l’Outaouais en 1806.

Introduction

Le métier de la drave – qui sous-entend également celui du bûcheron – est né au XIXe siècle à l’aubaine d’un marché anglais en forte demande pour soutenir son activité navale en concurrence avec l’empire français. L’exploitation forestière qui existait auparavant au Canada se régionalise et la vallée du fleuve Saint-Laurent devient une plaque tournante de l’exploitation et de l’offre de bois d’œuvre entre le Nouveau Monde et l’Ancien. Ces ouvriers sur l’eau, bientôt surnommés raftmans par le folklore local, se dissocient des bûcherons tout en restant leur cousin. Bien que l’industrialisation de la moitié du XIXe siècle engendre une mutation de la région de l’offre et du pays demandeur, le métier continue de subsister, subissant des évolutions qui facilitent le travail tout au long du XXe siècle, mais qui sur le long terme achèveront – en même temps que la naissance et le développement de l’idée écologique – le métier de draveur. Quel est le métier de draveur, comment est-il né, quelles sont ses mutations et comment a-t-il disparu ?

Les origines de la drave

La drave doit son origine à une expérimentation de Philemon Wright (1760-1839). D’une famille établie aux actuels États-Unis depuis la première moitié du XVIIe siècle, il apprend durant sa jeunesse à maîtriser l’agriculture au sein de sa famille. À la recherche de terres, il s’intéresse aux terres du canton de Hull dans le Bas-Canada dont il récupère une partie avec des associés – de sa parenté – définitivement en 1806. Dans ce canton plutôt isolé, Wright établit une véritable colonisation et construit un village (nommé Columbia Falls Village, puis Hull de 1875 à 2002, et enfin Gatineau, quatrième plus grande ville du Canada) où l’agriculture y est le moteur dominant jusqu’à sa supplantation par le commerce du bois en 1806, qui avant la XIXe siècle ne représentait absolument pas la filière dominante de l’économie canadienne. En effet, cette même année, Napoléon ordonne en Europe l’audacieux blocus continental (interdiction d’importer et d’exporter) face à l’Angleterre afin de détruire son économie. Dans ce contexte, le commerce du bois prend de l’expansion dans le Bas-Canada et Maritimes grâce à la demande accrue des Anglais qui ont besoin de ce bois pour rester l’hégémonie maritime européenne. À cette occasion, Philemon Wright, dans une situation financière précaire, fait flotter via l’Outaouais le premier radeau de bois équarri de Columbia Falls Village à Québec, un succès qui a mis deux mois à s’accomplir. Ce premier train de bois constitué de 50 radeaux est baptisé de manière honorifique « Columbo ».


Équarrissage du bois

Les métiers et les hommes

Les bûcherons : de la forêt à la rive

Avant les draveurs, il y a les bûcherons. Ces hommes et femmes qui savent et ont l’habitude de vivre dans les forêts abattent les arbres, les tronçonnent, les dimensionnent, les transportent et les empilent sur les rives des rivières et sur la surface glacée des lacs. Leurs outils sont les haches, l’herminette, le godendard, le marteau-marqueur, mais dans la seconde moitié du XXe siècle, la scie mécanique remplace la hache et le godendard. Les compagnies de bûcherons-draveurs sont plus ou moins grandes et le camp du patron est dissociable de celui des bûcherons, tant dans le confort que dans la taille, il y a une stratification sociale.



Draveurs et cageux

Les draveurs et les cageux ont pour mission de transporter le bois du chantier forestier au point de destination. Draveurs et cageux sont parfois les bûcherons de l’hiver très expérimentés lorsqu’ils n’ont pas de terre à s’occuper pour le printemps. La plupart du temps, les draveurs sont des hommes (il n’y a quasiment pas femmes contrairement aux bûcherons) qui ne connaissent que la drave comme métier et la vie des rivières. La drave s’effectue au printemps, lorsque les glaces ont fondu et a cet avantage que le bois mou, parce qu’il a été laissé dans l’eau l’hiver, flotte mieux sur l’eau. Le terme de draveur désigne ces équilibristes sur les billes de bois qui ont pour mission, à l’aide d’une gaffe ou d’une tourne-billes, de les acheminer au point de destination en relançant sur l’eau les billes bloquées sur les rives. Pour briser l’embâcle, le draveur peut le dynamiter et user de son crochet en trouvant la bille qui bloque tout. Le terme de cageur (pl. : cageux) se dit d’un homme fier de travailler sur les grands radeaux de l’Outaouais à Québec en passant par le fleuve de Saint-Laurent. Le terme de « raftsman » en est synonyme dans le folklore. Le cageur est sous les ordres du maître de cages. Il manœuvre le radeau à l’aide de rames dans les faibles courants pour le conduire à destination sans embûches. Lors des passages étroits et dangereux, ils désassemblent les trains de bois, de même lorsque des glissoires ont commencé à se mettre en place afin de contourner chutes et rapides, pour les rassembler ensuite et reprendre son chemin.


Campement de draveurs sur les rives de la rivière de Outaouais, près de Rapides-des-Joachims, vers 1900.

Les outils des draveurs sont multiples. Principalement, le tourne-billes ou la gaffe, leur instrument essentiel pour mener les rondins (nommés aussi pitounes) à bon port. Le crochet pour embâcles, ou jamdog, servait à défaire les embâcles, avant la nécessité de les dynamiter.

Vie quotidienne

Être draveur, c’est avant tout être prudent. Les cours d’eau étant dangereux, les plus téméraires et imprudents étaient congédiés. Les journées étaient très longues, de 4h du matin à 22h avec des salaires apparemment bons. Les campements se positionnaient lorsque c’était possible sur la rive, avec le transport du matériel. Les conditions de vie n’étaient pas les meilleures, l’éloignement des familles, le manque d’hygiène, la mauvaise nourriture font partie du quotidien. L’heure des repas est réglée selon les conditions météorologiques et les lieux, les hommes mangeaient en moyenne quatre fois par jour. Selon les témoignages des draveurs que nous possédons, nos contemporains, ils résultent globalement une grande fierté de ce métier. Et en parcourant les ressources, essentiellement canadiennes, quant à ce sujet, être draveur et cageux semblent être des métiers admirés et aimés.

Manœuvres et cargaisons

Il s’agit dans le métier de la drave d’être habile et agile car les dangers sont nombreux. Les manœuvres ne peuvent être dissociées de la taille de la cargaison qui s’accroît de manière très forte au XIXe siècle. Plusieurs opérations sont nécessaires entre le point A et le point B. Tout d’abord, l’action des bûcherons qui consistent à couper les arbres, dimensionner le bois et les tracter à la rive, par chevaux ou chiens.



Une fois sur les rives et dans l’eau glacée, les billes de bois vont naturellement ou à l’aide d’un ouvrier forestier dériver vers l’aval. Le « glanage » est l’opération qui consiste à basculer les billes de bois dans la rivière. Le but est de les conduire au point de destination à l’aide du courant. Les draveurs sont là pour débloquer les billes lorsqu’elles se bloquent : cette action demande à marcher entre les rondins et à rouler dessus, à chercher le rondin à débloquer pour que le courant libère la masse, à aller sur les rives pour les dégager. Leur tâche consiste également à détruire les embâcles qui bloqueraient leur passage, notamment avec de la dynamite. Bien que dans mes recherches, la distinction entre billot de bois et pitoune se fait plus ou moins ressentir, c’est-à-dire qu’il est difficilement de qualifier deux choses différentes, il semble que les rondins (qui n’est pas un terme utilisé dans ce métier) les plus longs soient ceux qui se bloquent les plus facilement, surtout au sein des rapides. La tâche des draveurs consistent donc, avec prudence, à les délivrer rapidement jusqu’à monter dessus et à trouver la « clé » pour que la délivrance de l’un délivre la masse. Au début du XXe siècle, les bottes cloutées remplacent les bottes dites sauvages et permettent une meilleure adhérence au bois. Leur métier implique donc de grands dangers.


Les bottes cloutées du draveur. Documents et archives de la ville de Gatineau. Fonds d’archives de la C.I.P. ( Album Drave et vie de chantier ) © Ville de Gatineau.

Glanage, opération consistant à basculer les billes de bois dans la rivière


Un embâcle sur la rivière du Lièvre à l’île Longue, entre Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles et Notre-Dame-de-Pontmain. Un embâcle de trois kilomètres.

Dangers, accidents et aménagements

Lorsque des rapides ou des chemins étroits et dangereux se profilent, les ouvriers assemblent les troncs pour confectionner des petits radeaux (ou cages). Au fil du temps, des glissoires vont être fabriqués pour contourner ces rapides et chemins étroits. Des aménagements éphémères, comme le débordement d’une rivière causée par la masse des billots de bois, pouvaient permettre de contourner des rapides. Lorsque le chemin est libre, les petits radeaux sont assemblés ensemble pour en former un grand où les ouvriers vont vivre jusqu’à l’arrivée au port. Cependant, les dangers de l’eau sont bien plus nombreux et surprenants que l’on a tendance à penser. Avec la masse extraordinaire de bois sur l’eau, il peut arriver tout et n’importe quoi. Dégager les billots de bois d’un rapide nécessitait de revenir très rapidement sur les barques avant d’être engouffrés dans une eau au fort débit et très froide. Les draveurs pouvaient être retournées à cause des billots qui auraient par hasard ricochaient sur un rocher limitrophe aux rapides, ou le rebond de l’eau. Ils surveillaient le débit de l’eau et ses remous qui pouvaient brusquement changer. Sans oublier les nombreux accidents avec le dynamitage.


Glissoire à Ottawa

Les cages devenaient le milieu de vie des cageux et étaient auto-suffisants jusqu’à l’arrivée au port.


Quelques chiffres…

On estime à plus de 2000 draveurs travaillant sur les cours de la Saint-Maurice chaque année. Ce sont surtout les pins blancs qui servent à la construction de la marine royale britannique. Aussi du bois de l’Ouest Canadien, de la Colombie-Britannique, qui étaient exportés à moindre degré vers les îles britanniques du Pacifique et vers l’Afrique du Sud. Principalement du pin Douglas et du cèdre rouge. Avec la construction du chemin de fer reliant le Canada de l’Est et le Canada de l’Ouest et à partir des années 1880, le bois de la Colombie-Britannique devient populaire en Europe.

AnnéeImportation du bois canadien
par la Grande-Bretagne
1802 à 180614 000 mètres cube
180727 000
180990 000
1840500 000
1846750 000
1875Début d’un déclin de la croissance
1908L’exportation vers les États-Unis devient plus importante qu’envers la Grande-Bretagne.

Les évolutions et la disparition de la drave

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la drave était bien différente de celle de 1806. Deux facteurs expliquent la disparition de la drave. En premier lieu, l’arrivée du chemin de fer au milieu du XIXe siècle qui offre un gain économique et de temps pour le transport du bois au détriment de la drave. En second lieu, les facteurs écologiques achevèrent le déclin de la drave. D’abord, les nombreux débris de bois au fond des rivières polluaient fortement l’eau en y lâchant des éléments chimiques tels que le mercure (écorce des résineux). De plus, riverains, défenseurs de l’environnement, chasseurs et pêcheurs dénoncèrent l’érosion des berges. La pratique de la drave est ainsi interdite en 1987, et les groupes écologiques mènent à l’arrêt définitif du flottage sur la rivière Saint-Maurice en 1995. Des campagnes de sensibilisation et de nettoyage sont organisées par la suite.

Mais entre son apparition et sa disparition, le métier de la drave a connu des évolutions. Nous l’avons vu, avec le chemin de fer, la scie mécanique ou les bottes cloutées. Mais aussi l’amélioration des routes et la naissance des camions qui ont supplanté les chevaux et qui ont permis aux ouvriers forestiers de retrouver plus régulièrement leurs familles et ne plus entreprendre un long voyage. La radio est apparue et a permis des voyages différents. Les conditions de travail se sont améliorées avec des comités et conventions qui protégeaient leurs droits (l’Union catholique des cultivateurs organisent un premier congrès à Rimouski en 1934 pour la défense des bûcherons) et les petits camps disparaissent au profit des plus grands, dans le but de les rassembler, éliminant en même temps les « p’tits jobbers ».


La drave dans le folklore canadien

Même si la drave a disparu, elle reste fortement présente dans les mentalités rurales canadiennes et dans le folklore du pays. En témoigne les chansons comme le traditionnel Les Raftmans chanté ici par Tex Lecor et dont il existe plusieurs variantes. Les bûcherons sont une figure mythifiée dans l’imaginaire canadien, on les retrouve notamment dans le conte d’Honoré Beaugrand qui en met en scène dans sa légende de La Chasse-Galerie (1900).



Film et témoignages



Sources

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