Un personnage de fiction n’est-il pas un personnage réel ?

Est-ce qu’un personnage fictif aux traits, aux caractéristiques et à l’histoire définis ne devient-il pas finalement un personnage ancré et bien réel ? Peut-il exister plusieurs Chat Botté différents, chacun avec sa propre identité ? Comment l’identité d’un personnage fonctionne-t-elle, quelle peut être sa légitimité ? Comment le public impose – même implicitement – sa loi ? Je me suis posé ces questions quand j’ai vu et lu la polémique sur la nouvelle adaptation que Disney prévoit de faire pour La Petite sirène en faisant jouer le personnage par une actrice noire. Mon but dans cet article n’est pas d’en discuter, ni de polémiquer là-dessus ; cependant ma question touche le sujet et vais essayer d’y répondre avec ce thème mais également avec d’autres exemples.



La question : quand la fiction devient réalité

Pour comprendre ce que je veux dire et lire sans être perdu, il convient de bien comprendre la question qui touche l’ensemble des personnages de fiction. D’apparence, cette question est une antithèse puisqu’un personnage fictif n’est pas par définition réel. Mais il a une réalité qui le transpose dans le réel. Celle de son histoire avant-tout, celle du contexte dans lequel il a été créé, celle de sa personnalisation tant esthétique que caractéristique, et même du nom qu’on lui a donné. Finalement, plus rien ne sépare la fiction de la réalité, plus rien ne le sépare de la réalité. Ainsi, Buzz l’éclair a une identité (mondiale), une histoire, des couleurs et un comportement caractéristiques et de surcroît, son produit dérivé qu’est le jouet lui acquiert une immense proximité avec enfants et adultes au point qu’il s’inscrit plus intensément dans le réel.

Il convient d’ajouter l’élément crucial suivant pour comprendre la question. On parle dans ce sujet d’un personnage défini et non de la création d’un personnage inspirée d’un mythe, d’une légende. Car entre les deux, la frontière est dense. La création d’un personnage suivant un mythe est diablement libre par le fait qu’un mythe ou que des mythes donnent un fil rouge au personnage (Méduse aura des cheveux de serpent, une sirène aura une queue de poisson, un ogre mangera souvent des enfants, un troll n’aura souvent qu’un œil) qui a pour but de reconnaître « l’espèce » du monstre sans forcément entrer dans les détails. Ces caractéristiques ont d’ailleurs été façonnées depuis des siècles et sont inscrites dans la culture populaire. Chacun peut les reprendre et donner son caractère original à sa création. Alors que l’adaptation d’un personnage de fiction créé est très restreinte du fait de son identité, de ses caractéristiques, de son histoire. Ainsi, constituer une sirène selon des mythes laissera au créateur un large panel de choix pour sa création alors qu’adapter ou reprendre le personnage d’Ariel devra obéir à des conditions. Il en est de même pour chaque personnage de fiction, un ogre est représenté très différemment selon qu’on s’inspire de l’imaginaire populaire ou selon qu’on s’inspire d’un personnage existant, tel que Shrek par exemple. Shrek a été dessiné vert et n’est pas un mangeur d’enfant. Si rien dans l’histoire ne justifie qu’il n’a plus ces deux caractéristiques majeures, ce n’est simplement plus Shrek mais un simple ogre qui portera le même nom… La question est donc lors de ces sujets de savoir si l’adaptation est celle d’une créature ou celle d’un personnage. Mais une adaptation qui s’inspire d’un personnage en le dénaturant fera forcément polémique et n’est probablement qu’une affaire de business : il est plus aisé de reprendre un personnage avec une popularité pour le succès d’un film que d’en créer un nouveau. De ce fait, on peut même ouvrir sur le sujet des suites infinies et du débat sur la possible agonie de la création.



Les rapports réalité-fiction

De ce postulat, il est nécessaire d’ajouter les nombreux rapports réalité-fiction qui plus ou moins accroissent l’entrée dans la réalité des personnages de fiction et l’attachement des hommes à ces protagonistes. De prime abord, nous sommes bien plus attachés à un personnage de fiction qu’à la catégorie qu’il représente de manière générale. Nous aimons bien plus Jack Sparrow que les pirates, plus Shrek que les ogres, plus L’Âne que les ânes, plus Mickey que les souris par exemple. Ce sentiment est dû tout simplement à une histoire, à l’identité, aux caractéristiques du personnage qui ont pour but de lui donner vie et qu’on s’attache à lui, pour pouvoir le regarder une nouvelle fois, puis l’aimer, l’adorer, acheter. Donc à force de côtoyer un individu, son identité s’ancre dans notre esprit : L’Âne est très drôle, Jack Sparrow est un pirate sournois, Maui est un demi-dieu prétentieux et vantard, Picsou est riche, Shrek comme Hulk sont verts, Percy Jackson est dyslexique. Encore plus quand on connaît le personnage depuis l’enfance ! Les souvenirs d’enfants, la nostalgie, la vie sans problèmes d’adulte… Puis maintenant, il existe de nombreux produits dérivés dont l’achat n’est que la conséquence de notre adoration pour ces personnages, et Dieu sait que ça se vend. Parfois, ils sont si renommés qu’ils sont des icônes de la pop culture, qui imaginerait Groot prononçait correctement : « Je s’appelle Groot » ? Même moi qui n’ait jamais vu ce personnage connaît la réplique. Tout ça, c’est une identité qui doit être conservée si l’on veut adapter le personnage, la travestir ne peut être légitime seulement si le scénario l’explique. Dans ce cas-là, libre d’aimer ou non, mais ce sera légitime.



Un personnage et pas un autre

Parfois, quand cet attachement est si fort, le risque de polémique est très accru et la liberté des créateurs devient sévèrement limitée. Cela s’est déjà vu et produit par le passé et d’une certaine manière, c’est légitime puisque ce sont en partie les fans qui permettent au personnage de vivre, de continuer son aventure, car un protagoniste sans fans n’a pas une longue longévité. Cela fonctionne plus ou moins bien, est annulé ou passé, n’est pas aimé ou finalement adoré, ce qui est certain, c’est qu’au départ il y a toujours un mouvement de recul qui, avec ce qui est susdit, est légitime. Exemple personnel, lorsque Liam McIntyre a repris le rôle de Spartacus dans la série éponyme après une première saison interprétée par Andy Whitfield, je fus quelque peu déçu mais il a si bien joué et étant donné que je n’ai connu le précédent acteur qu’une seule saison que je m’y suis rapidement fait et attaché.



Cet attachement très fort et ce mouvement de recul se sont produits par exemple pour la pièce de théâtre Harry Potter où Hermione Granger était interprétée par une comédienne noire. Les raisons de ce recul divergent pour chacun. Pour les uns, Hermione Granger ne peut être interprétée que par Emma Watson elle-même (les fans ont grandi avec elle et l’ont toujours vu dans ce rôle), pour d’autres fans plus hardcores, le livre indique qu’elle rougit et que de ce fait, elle est blanche. Pour d’autres, étant donné qu’une couleur de peau se remarque, il y a trop de divergences avec le personnage qu’ils ont connu. Enfin pour d’autres, c’est réellement du racisme.

C’est exactement le même cas pour La Petite Sirène, les raisons divergent et des arguments intéressants sont émis des deux côtés. De fait, il convient alors de ne pas taxer tous les récalcitrants de racisme, non seulement le mot devient banalisé et il en perd tout son sens. Parce que ce mouvement de recul n’est pas limité aux personnages de fiction blancs à l’origine et ensuite interprétés par des acteurs noirs.



Connu depuis longtemps, le changement d’acteur interprétant James Bond a essuyé de nombreuses polémiques parce que tel ou tel acteur par exemple ne valait pas l’autre et modifiait le personnage de James Bond lui-même. Chacun a sa préférence. Toutefois, le changement est si quantitatif et le nombre de films étant élevés, et semblant avoir trouvé l’ultime James Bond en la personne de Daniel Craig, les polémiques semblent essoufflés. Voilà maintenant que circule une news qui fait débat. Daniel Craig souhaitant laisser tomber la veste, le prochain film James Bond sera la transition entre l’actuel 007 et le futur agent secret qui reprendra le nom de code. Mais ce sera UNE James Bond interprétée par Lashana Lynch. Selon les infos qui circulent, le scénariste qui l’a introduit a été recruté pour apporter un peu d’humour au film, et le pitch de la scène de transition entre les deux agents semblent s’imbriquer dans une scène de comédie. Voilà que les scénaristes eux-mêmes démontrent que la nouvelle James Bond est inattendue. Pourquoi garder le nom de James Bond ? Il semblerait qu’au même titre que 007, ce nom soit aussi une identité. Mais ce ne serait finalement garder un reliquat, et certainement fait exprès pour le business. Il serait plus difficile de lancer une nouvelle licence de ce type qu’en en reprenant une avec un certain succès. De ce fait, si le nom n’est pas changé, on pourrait croire à une transition temporaire ou à une transition définitive non-assumée. Si James Bond n’est plus un homme, il va falloir aux scénaristes assumer le choix dans leur filmographie. Ce mouvement de recul face au changement d’acteur – qui est commun à toute œuvre – n’est pas étonnant. Encore une fois, la licence James Bond prend un autre et nouveau tournant, plus radical cette fois-ci. La filmographie s’éloigne davantage des livres dont elle était adaptée et c’est le premier vrai cas d’une femme dans le rôle de 007 : des mesures libertaires qui leur offre le champ des possibilités, à leurs risques. Pour que la transition fonctionne, il faut qu’elle soit légitime et assumée par le scénario, parce qu’il n’est pas seulement question d’un changement d’acteur habituel mais bien d’une reprise du flambeau dans la scénario lui-même. À l’heure actuelle, nous n’avons pas assez d’informations.

Autre exemple plus récent, le reboot de Pirates des Caraïbes. Bien qu’on soit clairement ici dans un reboot, c’est-à-dire une refonte totale, les fans sont si habitués à Johnny Depp interprétant Jack Sparrow que – et c’est mon avis – prendre un autre acteur tuera sûrement la saga. Mouvement de recul qui n’existera plus si son remplaçant fait vraiment le job. Seulement, Johnny Depp a conduit le succès de la saga, c’est le wagon-locomotive de tout ce qui a roulé derrière. C’est lui l’acteur-clé, il est autosuffisant aux films. Sans lui, Sparrow n’est plus Sparrow. De fait, l’interprétation d’un personnage de fiction obéit aux conditions des fans dans une plus ou moins large mesure : de modifications acceptées au refus total de changer d’acteur.



Autre cas très intéressant et plus général, peut-être plus complexe, concerne Géralt de Riv. Ce personnage de fiction tiré de la saga Le Sorceleur écrite par Andrzej Sapkowski a été adapté, lui et son histoire, en jeu-vidéo intitulé The Witcher 3 : Wild Hunt. Ce troisième opus a considérablement accru la renommée de la saga et de son personnage, dont le design est très apprécié par les joueurs. Depuis, Netflix adapte une série tirée de la série de romans (et non du jeu-vidéo). Et pourtant, les fans de la saga ont majoritairement été sceptique lors des premières images de l’acteur en tenue, bien que la promesse de la série est d’avoir un Géralt plus jeune que celui du jeu-vidéo. Ce mouvement de recul n’est pas forcément légitime, car le scénario et l’adaptation du livre et non du jeu-vidéo permettent une adaptation différente. Et pourtant, il a bien eu lieu car les fans ont préféré et ont tellement été attaché au Géralt du jeu-vidéo pour de multiples raisons (prestance, vie, doublage…) qu’ils en voulaient un identique dans la série.


Une source, des personnages, des adaptations

Toutefois, le sujet est encore plus complexe ! Nous pouvons en effet avoir une source pour de nombreux personnages, plusieurs adaptations et plusieurs identités. Prenons directement l’exemple. Le Chat Botté est un personnage de Perrault. Vieux aujourd’hui, il a été depuis sa naissance de multiples fois adaptés. Naturellement, nous avons celui du livre, celui de La Véritable histoire du chat botté ou encore celui de Dreamworks pour ne citer qu’eux. Au premier abord, on pourrait croire à un seul et même personnage. Sauf qu’ils ont chacun une apparence, un caractère, un comportement différents : bref, une identité particulière. Celui du Dreamworks a le côté mignon que celui de Perrault n’a pas, tandis que La Véritable histoire du chat botté a essayé de se situer entre les deux. De renom, je ne pense pas avoir besoin de vous faire la liste exhaustive des différences qui démontrent bien que les multiples adaptations sont possibles pour une seule source de personnage mais que chacun possède sa propre identité. Ceci explique aussi pour le Chat Potté de Dreamworks a un succès fou tandis que celui du film d’animation français est sévèrement critiqué. Là où le personnage la perdrait, où il en deviendrait dénaturé, c’est si on prenait par exemple le Chat Potté de Dreamworks (la modification du nom marque bien l’appropriation et sa propre identité) mais qu’on lui enlevait ses caractères uniques pour en faire autre chose. À moins que le scénario légitime la chose, il ne sera plus qu’un autre personnage qui n’aura comme nom celui d’un autre, tel un reliquat.



Finalement, le tout démontre que derrière les personnages de fiction, la réalité s’opère. Oui, ils n’existent pas dans la vie réelle mais ils ont une telle importance et sont si présents à l’esprit des spectateurs et lecteurs que leur réalité existe bel et bien et qu’elle doit être respectée. Nous sommes plus ou moins attachés à ces personnages, nous avons grandi avec eux, nous partageons leur joie, leur colère, leur tristesse et nous sommes émus à la mort de l’un d’entre eux. Quelle barrière existe encore entre la fiction et la réalité ? En définitive, créer un personnage de fiction revient à créer un personnage réel qui aura sa propre existence, au même titre que ceux qui furent vraiment vivants

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