Rochefort : ville nouvelle et ville portuaire | #2.2

Villes portuaires maritimes sous l’Ancien Régime, annexe du livre de Caroline Le Mao

Si l’Hermione et ses sœurs, ainsi que nombre d’autres de frégates et de navires sont issus de Rochefort, c’est parce que cette ville est née pour cet objectif. Le choix de Rochefort résulte d’une longue sélection et de nombreuses enquêtes. En effet, alors que les puissances étrangères dominent mers et océans, la France est en retard et possède une armée navale d’arrière-garde, au nombre de 31 navires à la puissance médiocre et aux ports anciens qui ne peuvent accueillir les navires de l’époque, excepté ceux de Brest et de Toulon. Commencent dès alors une analyse des capacités littorales françaises commanditée par Richelieu sous forme d’enquêtes de terrain en 1632 et 1636, reprises par des inspections systématiques de Colbert en 1661-1662. Le but pour le royaume de France était de trouver un port de relâche, c’est-à-dire un lieu où les navires pouvaient s’abriter des intempéries et réparer les vaisseaux, dont ceux de la flotte royale. Ce secteur devait remplir un autre critère : celui d’être propice aux chantiers navals, tant en termes d’hommes que de matériaux puisque la France au XVIIe siècle a le souhait de se doter de forces navales permanentes – on distingue la Marine royale née au XVIIe siècle qui assure la défense du royaume et la marine marchande liée au commerce. Dans cette Marine royale sont séparés les vaisseaux de lignes (ou rond) et les galères. Ces dernières disparaissent progressivement aux XVIIe-XVIIIe, devenues inutiles pour la guerre à cause de son trop faible potentiel d’artillerie à bord, jusqu’à fusionner en 1748 avec le corps des vaisseaux. Les galères ne trouveront leur utilité uniquement lors des missions de reconnaissance, le commerce mais surtout pour les prisonniers, dans lesquelles leur longévité était fortement amoindrie, on notera pour l’anecdote que l’expression « je suis dans la galère » vient de là. Les bâtiments navals étant de plus en plus longs et énormes, il fallait aux royaumes des ports toujours plus grands pour les amarrer. La majorité des ports français étaient à cette échelle vétuste et la proximité avec les royaumes potentiellement ennemis était dangereuse et risquée. Exit les ports de la Manche, ceux de la Méditerranée, le potentiel de la façade atlantique intéresse la monarchie française. À partir de 1661 se profile un repérage des sites côtiers, les ports sont passés en revue entre 1663 et 1665 et aucun ne convient pour abriter de grands chantiers maritimes. Cependant, deux rivières, celles de la Seudre et la Charente, interpellent les agents du roi qui montent des dossiers pour chacune d’entre elles. Une compétition dont la Charente en sort vainqueur en mai 1666 grâce à l’argumentation de Colbert de Terron, intendant général des armées navales du Ponant, avec l’aide de son cousin Colbert qui détient à ce moment la réalité de la conduite des affaires de Marine. De ce fait, Rochefort qui abritait les ruines de son château médiéval, devient une création quasi ex nihilo. Alors que les premières constructions se terminent et que s’élabore tout juste l’expression d’« arsenal », les lettres patentes de 1669 font de Rochefort un bourg fortifié : Rochefort est bien une ville nouvelle dont la conception est orientée originellement vers l’océan.


Plan de Rochefort vers 1770

Si Rochefort est devenue la ville portuaire que l’on connaît aujourd’hui, et que ce fut celle-ci qui soit sélectionnée, c’est parce que son emplacement est stratégique, et que son site et sa situation répondent à ce que Caroline Le Mao présente comme les trois conditions d’un port exceptionnel. D’une part, la sécurité. Rochefort est un arsenal éloigné des potentiels ennemis, autant Anglais qu’Espagnols. Ce port et sa rade1 sont protégés, notamment des vents d’ouest par des îles (Ré, Aix, Oléron) situées à l’embouchure de la Charente. La ville est à l’intérieur des terres (25 km) et accède à l’océan par son fleuve, les marais à proximité sont des lieux infranchissables pour les ennemis – même si on note la présence de blocus par des navires ennemis stagnant entre les îles lors des guerres. De plus, l’arrière-pays est riche en potentiels humains et agricoles. D’autre part, l’accessibilité. En fait, Rochefort remplace le port de guerre catholique de Brouage qui se situe à 11 km. Ce dernier est menacé par l’envasement et ne possède aucune rivière de susceptible de drainer, les travaux sont considérables et chers pour entretenir et le site et la baisse du niveau de la mer ne permettent pas d’accueillir les navires. Sur la Charente, au contraire, la profondeur d’eau est suffisante et 30 vaisseaux peuvent y amarrer sans toucher le lit du fleuve. Ensuite, son axe fluvial permet le commerce et l’approvisionnement avec les pays étrangers et l’intérieur du pays même si dans les faits, la Charente est difficile à naviguer. Enfin, la troisième et dernière condition est la place disponible. Rochefort étant une création ex nihilo, cette dernière clause est parfaitement remplie. Néanmoins, bien que présentant les exigences d’un port exceptionnel, Rochefort connaît des défauts issus principalement du caractère naturel de sa position géographique. Tout d’abord, il faut avoir en tête ce qu’est la Charente : une côte basse et très envasée et un pays de grand marais – au nord, on y trouve le marais poitevin. Comme à Brouage ou au XXe siècle à Rochefort comme nous l’avons vu précédemment, les sédiments apportés par le fleuve l’envasent, empêchent la navigation et progressivement contraignent l’eau à stagner. Cette stagnation de l’eau, on la retrouve surtout dans les marais. La Charente et Rochefort furent jusqu’au XXe siècle une grande zone de malaria et de paludisme. Autre problème, c’est le phénomène de la marée. Ce dernier permet de construire à pied sec sur des pilotis de bois qui forment un radier puisque le terrain est mauvais (marais). Il accompagne aussi les navires au port mais ne suffit pas toujours aux navires à entrer et sortir du port. Enfin, sa proximité avec Bordeaux fait que Rochefort fut dans un port de seconde zone. Bien qu’avec ces défauts, Rochefort est une ville portuaire qui s’est rapidement développée sous l’axe maritime, si bien que Sébastien Martin dit de Rochefort qu’elle est au XVIIIe siècle une « porte des colonies ».

1 – Bassin naturel ou artificiel avec issue sur le mer et où les navires mouillent.


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