Rochefort et son arsenal maritime, de Richelieu à Sartine | #2.3

Si Rochefort – ville tournée sur le maritime – s’est développée, c’est grâce à la politique aux grandes ambitions maritimes née sous Richelieu et qui nous intéresse ici jusqu’à Sartine. Comment l’arsenal maritime de Rochefort fonctionnait ? Comment s’est-il développé et quels sont les bouleversements que le site a connus ? Pour commencer, il convient de connaître quelques éléments de l’organisation maritime de la monarchie. Tout d’abord, Richelieu a acheté en 1626 la grande maîtrise de la Navigation et du Commerce. Par ce fait, il a voulu centraliser et créer une espèce de ministère de la Marine et des Colonies, sans succès. Mais avant son action, la réalité du pouvoir était détenu par les amiraux sous la tutelle du secrétaire d’État des Affaires étrangères pour la Marine du Ponant1, et celui de la guerre pour le Levant2. Ces secrétaire ne s’occupaient que du budget. Ensuite, à partir de 1661, Colbert et son ambition maritime démontrent la nécessité d’un appareil centralisateur et expliquent l’omnipotence progressive de ses prérogatives dans la politique maritime. De surcroît, le 7 mars 1669, un règlement délimite officiellement l’aire d’action du nouveau secrétaire d’État ayant le département de la Marine. La fonction est officiellement née. Son champ d’action concerne dans l’ensemble du royaume la mer, et relèvent de sa compétence les galères, compagnies de commerce et le commerce, les colonies, consulats, manufactures et haras. Quant à la grande maîtrise de la navigation, elle est supprimée en novembre tandis que la charge d’amiral, supprimée en 1626, est rétablie mais uniquement de manière honorifique. Désormais, c’est le secrétaire d’État à la Marine qui détient la réalité du pouvoir. Avec cette charge et celle de contrôleur général des finances, Colbert impulse une grande politique maritime. Ainsi par exemple, Colbert institue le recrutement régulier en 1669 par le système des classes : dans les paroisses des provinces maritimes, les gens de mer (marins et pêcheurs) de la Picardie à la Provence sont divisés en classe et appelés à servir à tour de rôle dans la marine royale un an sur trois, voire un an sur cinq. Selon Bernard Barbiche, c’est « une première forme organisée du service militaire obligatoire ». En 1673, il crée la caisse des Invalides de la marine et des hôpitaux pour marins malades ou blessés sont construits, dont un à Rochefort. Après sa charge, une véritable administration organisée est mise en place progressivement sous ses successeurs jusqu’au XVIIIe siècle. Cette charge de secrétaire est importante dans le sens où elle chapeaute entièrement le département de la Marine. De ce fait, les arsenaux – dont celui de Rochefort – doivent s’adresser à Versailles, ce qui pose d’énormes contraintes temporelles. En effet, parcourir la France dans l’Ancien Régime est loin d’être aussi rapide qu’aujourd’hui. De Rochefort à Versailles, le temps de communication est entre 8 à 18 jours. Bien que l’arsenal possédait une certaine liberté, il arrivait régulièrement que ce dernier, via l’intendant de marine sur place, devait exprimer des requêtes auprès de Versailles en matière d’intendance (approvisionnement, budget) lors de séances d’adjudication. Et cette contrainte temporelle s’avère un problème en temps de crises. Des crises qui peuvent être l’envasement, des phénomènes météorologiques, ou bien encore et surtout la guerre qui ralentissaient l’activité de l’arsenal, notamment en période de blocus.


Temps de communication du courrier du roi entre les arsenaux et le ministère de la marine au XVIIIe siècle selon David Plouviez

On en vient à la question de l’approvisionnement des arsenaux. En 1689, une ordonnance de la marine appuie l’achat de matériaux locaux : à travers des affiches, l’État passait des appels d’offre. Rochefort s’approvisionnait grâce à son arrière-pays, c’est-à-dire les provinces de Saintonge, d’Aunis et d’Angoumois. Cependant, la politique maritime accroît de manière exponentielle la construction de navires. Entre 1715 et 1792, 1054 unités sont construites, dont 254 vaisseaux et 245 frégates. En effet, Sartine avait réussi à convaincre Louis XVI d’augmenter considérablement le budget de la Marine. Hors colonies, le budget se présentait à 18M de livres pour atteindre 20,5M en 1775, décollant à 74 millions en 1778 (138M pour la Royal Navy). On notera qu’à partir de cette année, 18 vaisseaux et 33 frégates sont lancées dont l’Hermione pour laquelle l’édification est confiée aux chantiers de navals de l’arsenal de Rochefort. Un effort considérable qui rend l’ordonnance de 1689 caduc et qui oblige les arsenaux à élargir leur horizon d’approvisionnement, parfois jusqu’à des pays étrangers. L’État s’est certes adapté en modifiant l’ordonnance pour s’élargir à des fournisseurs mondiaux (Europe et Amérique du Nord) avec des contrats annuels, il n’en reste pas moins que cela a déréglé l’activité des arsenaux qui voient des contrats se multiplier en même temps que le nombre de partenaires privés dans le contexte du jeu des marchés. L’État pensait qu’avec cette politique, la marine aurait davantage de flexibilité mais les arsenaux habitués au rythme de travail normé et les fournisseurs peu scrupuleux ont provoqué de véritables problèmes. Notamment, lors de la guerre de Sept Ans. À ce titre, le secrétaire d’État à la Marine Choiseul (1761-1766) a mis en place une politique des stocks, un mix entre l’approvisionnement local et mondial : «  Un équilibre s’installe rapidement entre la massification de l’approvisionnement confié à des entrepreneurs aux bases capitalistiques solides et un ajustement de certaines fournitures de guerre attribuées à des marchands d’envergure plus modeste mais proches du port. » (David Plouviez). L’arrivée de Choiseul à ce poste est intéressante puisque ce secrétaire, issu des officiers d’épée, modifie la gestion, le fonctionnement et la hiérarchie au sein des arsenaux. Alors que les officiers de plume primaient sur ceux de l’épée, les réformes administratives de 1765 et 1776 inversent la tendance en diluant les responsabilités des intendants et en entravant le déroulement normal des procédures d’approvisionnement. Dès Colbert, la marine s’était dotée d’un intendant omnipotent mais le corps des officiers de la plume (corps gestionnaire) tombe devant celui de l’épée (corps combattant) et provoque même la disparition de l’intendant en 1790. Choiseul et son conseiller Rodier font porter l’échec de la guerre de Sept Ans aux officiers de plume, bouc émissaire qui perdent l’administration des travaux en 1765 mais garde la charge de l’approvisionnement. Seulement est institué en 1776 le conseil de marine qui réunit commandant du port, ingénieur de construction, intendant, contrôleur et commissaires au sein de chaque arsenal avec une réunion régulière de quinze jours. Nécessitant désormais la cosignature de trois membres du conseil de marine, l’intendant ne peut plus exercer ses fonctions de manière seule et indépendante. Cette politique de Choiseul et de Sartine a mal fonctionné puisque les membres du conseil de marine n’étaient pas compétents et que les réunions régulières ralentissaient l’action des intendants. En somme, l’ambitieuse politique maritime de la monarchie française va de pair avec le développement de Rochefort par le biais de son arsenal. Des frégates, le port en a connu de nombreuses, mais celle qui est restée dans nos mémoires est l’Hermione.


1 – Ce qui concerne de manière maritime la façade atlantique française et l’océan Atlantique.

2 – Ce qui concerne de manière maritime la façade méditerranéenne française et la Méditerranée.


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