La peste en Occident

Compte-rendu d’article : « La peste, le fléau qui ravagea l’Occident »


Didier Lett, « La peste, le fléau qui ravagea l’Occident », dans Histoire & Civilisations, n°25, février 2017, pp. 68-81

Didier Lett est professeur à l’université Paris-7 – Paris Diderot. Ses recherches portent principalement sur l’Histoire de l’enfance, de la famille, de la parenté, du genre à l’époque médiévale.


Le retour de la peste au XIVe siècle est d’autant plus dramatique que les Occidentaux l’avaient oubliée depuis sa disparition dans l’empire byzantin au VIIIe siècle. « Du milieu du XIVe siècle au début du XVIIIe siècle, la peste, à l’état épidémique ou endémique, bubonique ou pulmonaire, a accompagné les hommes de l’Occident. Le traumatisme qu’elle provoqua fut tel et les remèdes pour s’en prémunir si dérisoires que, même après sa disparition dans les faits, elle garda une place importante dans les mentalités. Durant des générations encore, au XVIIIe siècle, on appellera « peste » toute maladie contagieuse ».

La peste. | C’est une infection causée par le bacille Yersinia pestis, identifiée en 1894.

  • Bubonique : se développe de préférence le printemps et l’été, mortelle à 80%, véhiculée par la puce du rat, symptôme : fortes fièvres.

  • Pulmonaire : se développe de préférence en hiver ; mortelle à 100% ; se transmet par la toux ; symptôme : rejet de sang.

Cause(s) de la peste. | D’abord, on croit que la peste est une punition divine. Ou bien encore qu’elle est due à un déséquilibre des humeurs corporelles, à l’air corrompu ou à une mauvaise conjecture astrale, démontrant clairement les limites des connaissances et l’importance de la superstition de l’époque face à un événement démesuré, incontrôlable et effrayant. En vérité, elle est due à la morsure d’une puce de rat contaminée. Toutefois, déjà au XIVe siècle, les médecins arrivent à déterminer les deux types de peste (bubonique et pulmonaire).

Arrivée de la peste. | En septembre-décembre 1347, des navires génois ayant malades et rats contaminés à bord débarquent à Messine (Sicile) et à Marseille. Ainsi, une contagion rapide, importante et mortelle s’instaure en Occident. Elle fait un carnage, décimant près de la moitié de la population et reste endémique, connaissant parfois des poussées, jusqu’à la dernier grande épidémie connue en Occident : la peste de Marseille en 1720.

diffusionpeste
Diffusion chronologique de la peste noire du milieu du XIVe siècle. Elle se diffuse en premier lieu tout d’abord par voie maritime via le commerce et les rats à bords des bateaux puis la contagion est très rapide.

Mortalité de la peste. | À Givry, un clerc tient entre 1334 et 1357 un compte des revenus, dans lequel il consigne à la moitié du XVe siècle le nombre alarmant de décès : 28 morts/an avant la peste ; 110/an en août 1348 ; 302/an en septembre 1348 ; 168 en octobre ….. Ce taux de mortalité est élevé puisque la contamination se fait rapidement, les mesures de prévention et de soin sont inefficaces et les villes sont plus affectées que les campagnes parce qu’elles se situent davantage sur des axes de communications et concentre densément la population.

Endiguer l’épidémie. | Tous les moyens sont bons pour endiguer l’épidémie : interdire les visites aux malades, fermer la ville, placer les bateaux en quarantaine, brûler les vêtements, nettoyer les rues, placer des cordons sanitaires (empêcher par des gardes les migrations de toutes populations vers un lieu donné). Les populations fuient, seuls les plus riches peuvent se réfugier en campagne et s’héberger ailleurs, les autres ne savant où aller ne font que propager l’épidémie. Des édits citadins sont prononcés, et l’exécution est quelquefois la sanction à ceux qui ne les respectent pas. On constate quand même des évolutions au XVIe siècle : séparation des malades dans les hôpitaux, opération de désinfection, mise en quarantaine systématique des bateaux. Néanmoins, des risques inconsidérés sont parfois pris, notamment lors de la peste de Marseille en 1720 où pour des raisons économiques, malgré qu’on sait le bateau rempli de pestiférés, les échevins ne placent pas le bateau en quarantaine.

Face à la mort. | Devant le nombre immense de cadavres, les rites funéraires ne sont plus accomplis et ils sont balancés dans les fosses communes. Les cadavres sont laissés dans les rues, laissant une odeur pestilentielle au sein de la ville. Les champs sont à l’abandon, les biens et les maisons des pestiférés parfois brûlés. On observe une chute brutale de la nuptialité, par exemple à Givry : aucun mariage n’a été contractée en 1348, alors que la paroisse en célébrait en moyenne 17 par an. Mais très vite, on a un pic de nuptialité : 86 en 1349 ; 33 en 1350. Les pestiférés sont mal vus, Michel de Piazza, dans son Histoire des années 1337 à 1361 dit : « On se haïssait l’un l’autre à un point tel que si un fils était atteint dudit mal, son père refusait absolument de rester à ses côtés ». Le lien familial se dissout. Un fléau mortel qui entraîne après 1350 une insistance dans l’iconographie sur la souffrance des damnés de l’Enfer, l’essor des thèmes de la danse macabre et de l’Apocalypse, des ouvrages sur l’art de bien mourir (Ars moriendi) ou encore la multiplication de gisants et de transis. Face à cette punition divine, on trouve des bouc-émissaires, accusés d’avoir empoisonné les puits où par exemple les juifs sont massacrés à Toulon dans le Dauphiné à l’été 1348.

Plague doctor, 17th century artwork
Tenue du médecin de la peste. Elle est composée de lunettes, d’un chapeau, d’un bec, d’une tunique, d’une baguette et de gants.

Se protéger et guérir. | Pour se prémunir, Charles Delorme, médecin personnel de Louis XIII, imagine au début du XVIIe siècle un vêtement qui se généralisera ensuite en Europe, composé d’un masque en forme de bec rempli d’herbes aromatiques et muni de deux trous pour respirer, d’une baguette pour éloigner les miasmes, de gants et de pinces pour éviter le contact et même de bésicles pour empêcher la contamination par le regard. Des traités de médecine sont écrits et diffusés au XVe et XVIe siècle, abordant la prévention et les soins face à la peste, comme le Traité de pestilence rédigé par Sigismund Albicus (1347-1427), médecin et archevêque de Prague, et publié en 1484. Des remèdes (basiques) sont donnés : une meilleure hygiène, une meilleure alimentation, et faire des saignées pour purifier le corps, brûler l’air pour l’assainir. Sont pratiquées la saignée (évacuer le sang contaminé), la sudation (expulser du corps la substance contaminée), et l’application d’emplâtres et ventouses aux bubons, avant de les inciser et de les cautériser. Finalement, les populations s’en remettent énormément à Dieu et à l’intercession des saints tels que saint Roch et saint Sébastien, patrons des pestiférés : un rôle religieux qui prend le dessus pour apaiser la colère divine et face à l’inefficacité de la médecine.

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